[e-med] (3)Valse or no valse à Vienne ?

Deux Bill à l'assaut de la pandémie
Gates le philanthrope et Clinton l'ex-Président se sont exprimés devant la
conférence sur le sida à Vienne.
Par ERIC FAVEREAU Envoyé spécial à Vienne
http://www.liberation.fr/monde/0101647848-deux-bill-a-l-assaut-de-la-pandemie

Fin de matinée, hier, dans les couloirs de la conférence internationale de
Vienne. Le professeur Michel Kazatchkine, directeur du Fonds mondial de
lutte contre le sida, est pressé. Il se rend à un rendez-vous avec Bill
Gates. «Depuis cinq ans, la fondation Gates nous donne 100 millions de
dollars [77 milliards d'euros] par an et nous allons voir s'il continue»,
explique-t-il. Un peu plus loin, des militants de la Coalition Plus ont
endossé un tee-shirt vert et s'apprêtent à se rendre à l'intervention de
Gates en salle plénière : «On veut le pousser à défendre publiquement la
taxe Tobin, sur les mouvements financiers.»

Leader. Bill Gates arrive. Comme à son habitude un rien engoncé, mauvais
orateur. Mais il tient un discours de leader, et plus seulement de donateur
richissime. «Il y a une possibilité historique de changer le cours du sida»,
dit-il, rappelant au passage les 5 millions de personnes aujourd'hui sous
traitement. «Il faut être honnête : nous ne pouvons pas continuer de
dépenser les ressources attribuées à la recherche contre le sida comme nous
le faisons aujourd'hui. Nous pouvons continuer de rechercher des fonds, mais
nous devons également nous assurer que nous utilisons au mieux chaque dollar
et que nous mettons bien à profit chaque effort réalisé.». Une posture
nouvelle : «Aujourd'hui, il y a un ministre de la Santé mondiale. Ce n'est
pas l'OMS [Organisation mondiale de la santé, ndlr], c'est Bill Gates. C'est
lui qui est entrain d'orienter les grands choix sanitaires mondiaux», nous
disait récemment le professeur William Dab, ancien directeur général de la
santé en France.

Paradoxalement, ce changement de stature intervient à un moment où, à
Vienne, les grands leaders politiques sont absents. «C'est encore un signe»,
remarque le professeur Peter Piot, pendant plus dix ans dirigeant de l'Onusida.
«Le sida n'est plus tout à fait au top de l'agenda des politiques. Ce qui
laisse de la place à Bill Gates, qui est de loin le premier financeur privé
mondial.»
Aujourd'hui, la fondation Bill & Melinda Gates est une puissance sanitaire
privée comme jamais il n'en a existé, finançant une kyrielle de projets
grâce aux 33,5 milliards de dollars dont elle dispose : sur le sida, ce sont
2,2 milliards de dollars dépensés depuis sa création, en 1999. «Son rôle est
devenu central», reconnaît un responsable de l'OMS, qui précise : «Il ne
faut pas oublier non plus que Bill Gates est le deuxième financeur de l'OMS.»
Peter Piot ajoute : «La fondation Gates va ouvrir un bureau à Londres pour
se rapprocher des grandes décisions de politiques du développement.» Quoiqu'il
en dise, Gates serait donc de plus en plus le grand ordonnateur de la santé
mondiale. La tendance est nette, même si plusieurs experts tempèrent cette
analyse. «Gates a choisi, avec sa femme, de s'investir sur la santé, mais il
le fait sur un créneau très particulier : les nouveaux outils de prévention.
Il ne s'est pas mis dans une situation de donner des orientations d'ordre
général», explique Michel Kazatchkine. Michel Sidibé, actuel directeur de l'Onusida,
est du même avis : «Bill Gates nous aide, il complète nos programmes. Mais
tout ce qui est de l'ordre de la gouvernance des choix sanitaires, cela
reste l'Onusida et l'OMS. Et ce serait un grand dommage de sortir de ce
schéma-là.»

Charisme. Hier, en même temps que Gates un autre Bill était présent :
Clinton. L'ancien président américain a certes moins d'argent (sa fondation
pèse quelques centaines de millions d'euros), mais il a indéniablement plus
de charisme. «Comme je ne suis plus président, je peux dire ce que je veux.
Tout le monde s'en moque, mais je le fais», ironise-t-il. Avant de tenir un
discours identique à celui de Bill Gates. «On ne pourra pas voir la fin de
cette épidémie sans une autre façon de dépenser l'argent.» Ou encore : «Nous
devons faire notre travail mieux, plus rapidement, et avec moins d'argent.
Pour cela, nous avons deux options. Soit manifester et demander plus d'argent,
mais le second choix est le meilleur : mieux dépenser.» Les deux Bill,
nouveaux croisés de la rigueur dans l'humanitaire ?