[e-med] Du Trocadéro au palais de l'Elysée : le marathon de Bill Gates à Paris

Du Trocadéro au palais de l'Elysée : le marathon de Bill Gates à Paris
Récit
Le philantrope, ex-patron de Microsoft, défendait hier l'aide au
développement des pays pauvres.
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Par CHRISTIAN LOSSON

05/04/2011
http://www.liberation.fr/economie/01012329828-du-trocadero-au-palais-de-l-elysee-le-marathon-de-bill-gates-a-paris

Face à l'homme qui veut sauver le monde, on se sent un peu comme un camp d'Indiens
entouré de cow-boys. Bill Gates aime bien les Indiens, d'un autre continent.
Dans «les campagnes, en Inde, sourit-il personne ne sait qui je suis». Pour
rencontrer à Paris l'homme qui valait 36 milliards de dollars, (25,3
milliards d'euros), «il y a des précautions à prendre», prévient une chargée
de com'. «Dites que vous avez rendez-vous au salon bibliothèque du
restaurant, ajoute une ONG. Le FBI, les services américains et français et
sa sécurité perso sont sur les dents.» Ce chef d'Etat sans Etat se pointe
pile à l'heure au déj'. Coca light qu'il boit au goulot, face à une poignée
de journalistes affables. Sa cravate jaune royale ne détonne pas avec les
reliures en cuir qui l'encadrent, façon portrait officiel d'un président
français en exercice. Il s'assied et déroule l'agenda de sa fondation (santé
et agriculture, principalement). Résume : «L'aide publique aux pays pauvres
fonctionne, il faut dire combien ces investissements "low cost" sont
importants, montrer les success stories. On a vu des progrès phénoménaux.»

Évidences. Le «plan média» du global-charity-leader ? «Parler surtout aux
relais conservateurs pour convaincre les citoyens les plus conservateurs»,
susurre un proche. Gates s'est donc confié (ou le fera aujourd'hui) au
Figaro Magazine, au Journal du dimanche, à RTL, à TF1. Pour rappeler des
évidences toujours bonnes à souligner. «Les pays riches sont loin de tenir
leur promesse de donner 0,7% de leur PIB aux pays pauvres.» On ne la fait
pas à Gates. Il s'y connaît en logiciels de chiffres. «Les Etats du Nord
mettent beaucoup de choses dans l'aide au développement et oublient de plus
en plus les pays les plus démunis.» D'où la stratégie de l'insider. L'Américain
de Seattle a enquillé hier, en plus d'un shooting sur le Trocadéro avec des
graffeurs (pour la photo), un saut chez Nicolas Sarkozy ; une rencontre avec
Christine Lagarde et Alain Juppé ; une réunion avec une icône du
développement (Esther Duflo) ; un cocktail dînatoire auprès de «30 personnes
triées sur le volet : ministres, grands patrons, médias, mais aussi jeunes
faiseurs d'opinion». Pour marteler des messages, genre : «La Grande-Bretagne
a un déficit public hallucinant, cela ne l'empêche pas de continuer à
augmenter son aide.» A bon entendeur.

C'est que, toujours soucieux d'enrôler les bonnes consciences - si possible
de gauche, tels Joseph Stiglitz, Amartya Sen ou Nicholas Stern - Nicolas
Sarkozy a embauché le cofondateur de Microsoft. Au programme : plancher pour
le G20 de novembre, à Cannes, «sur le financement du développement». Seul
bug, pour l'Elysée : le philanthrope ne grimpe pas aux rideaux à l'idée d'une
taxe sur les transactions financières, vantée par le locataire du Château.
«Elle ne sera jamais aussi importante que l'aide des Etats, dit Gates. Et
cela ne marchera que si on embarque les Etats-Unis à bord.» Bien sûr, la
taxe sur les billets d'avion des frenchies, c'est «très bien», mais 300
millions par an relève du saupoudrage. Ce n'est pas le moindre des paradoxes
Gates. Prospérer sur le recul des Etats, impulser jusqu'à leur agenda. Et
les rappeler à leur fonction régalienne.

Paludisme. «Les philanthropes ont toujours eu un rôle historique dans la
santé publique, mais doivent-ils déterminer les priorités de santé publique
?» interroge ainsi Jean-Hervé Bradol de Médecins sans frontières. Bonne
question. La fondation Gates est le premier bailleur de fonds dans la lutte
contre le paludisme et cofinance à peu près toutes les ONG du monde. Non
sans contradictions. Windows verrouille 90% des ordinateurs de la planète ;
Gates referme assez vite le débat de la propriété intellectuelle et l'accès
aux médicaments. «C'est du passé», évacue-t-il, avant de louer les grands
labos. Tant pis si les malades du sida en Afrique manquent de traitements de
deuxième ligne. Sa fondation fraye avec les multinationales telles Monsanto,
dont les brevets OGM étranglent souvent les paysans ? «Il faut sauver les
paysans qui représentent les deux tiers des pauvres dans le monde. Les OGM
sont comme un médicament : il faut les encadrer.» Même les riches
philanthropes ont leurs contradictions. Gates peut ainsi louer les régimes
autoritaires (Ethiopie, Rwanda) et critiquer le Nigeria («Pas vraiment un
modèle de bonne gouvernance, non ?»). Tout en omettant de préciser que la
corruption prospère avec la malédiction de la manne pétrolière. Qu'il a
accompagnée en investissant dans des firmes locales. «Seuls les super riches
peuvent nous sauver», écrit Ralph Nader, le leader de la gauche radicale
américaine. «Dommage qu'il n'y ait pas plus de milliardaires victimes de
maladies oubliées, ça aiderait», reprend Bill Gates.

Des milliardaires, il y a en a plus que jamais. Qui veulent aussi donner,
apparemment. «Giving pledge [une initiative de Gates visant à inciter les
milliardaires à léguer au moins 50% de leur fortune à des ouvres
caritatives, ndlr] a embarqué 60 riches», note Bill. Aucun Français.
Pourquoi ? «C'est plus facile en Chine ou en Inde, il n'y a pas de dynastie
là-bas.» Il marque un silence : «Il ne faut pas léguer trop d'argent à ses
héritiers.»

«Le monde change, constate Guillaume Grosso, de l'ONG One. Avant, les
Français étaient contre l'idée qu'un philanthrope aide le Sud. Plus aujourd'hui.
Gates a crédibilisé son action. Et l'aide française est moins efficace. La
roue tourne.» Dans le bon sens ?