Pneumopathies : face à la bactérie « Mycoplasma pneumoniae », la résistance aux antibiotiques sous surveillance
Les souches bactériennes rencontrées en France répondent bien aux médicaments de première intention. C’est moins le cas dans d’autres pays, alors que l’antibiorésistance complique le traitement des patients.
Par Julien Lemaignen
Publié le 26 décembre 2023 à 04h30, modifié le 26 décembre 2023 à 08h55
https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/12/26/pneumopathies-face-a-la-bacterie-mycoplasma-pneumoniae-la-resistance-aux-antibiotiques-sous-surveillance_6207698_3244.html
Seulement 3 %. A ce stade, une infime minorité des pneumopathies dues à la bactérie Mycoplasma pneumoniae en France présente une résistance aux macrolides, les antibiotiques utilisés contre elle en première intention, d’après le laboratoire de bactériologie du CHU de Bordeaux, chargé de surveiller le phénomène. Mais c’est un risque que Santé publique France (SPF) surveille « de très près », selon Isabelle Parent, responsable de l’unité Infections respiratoires et vaccination au sein de l’agence sanitaire, car si la résistance venait à augmenter, il serait plus difficile de soigner les patients.
Selon deux bulletins publiés par SPF mercredi 20 décembre, les pneumopathies infantiles restent cet hiver à un niveau « très supérieur » à celui des années passées, même si l’épidémie semble refluer. Du 11 au 17 décembre, par rapport à la semaine précédente, les urgences hospitalières et les associations SOS Médecins ont enregistré une baisse de l’activité liée à ces infections pulmonaires pour les enfants de 2 à 14 ans : respectivement de − 8 % et − 5 %. Mais l’activité médicale pour ce motif reste environ deux fois plus importante que lors des saisons passées, comme c’était déjà le cas à la fin de novembre.
Selon Mme Parent, Mycoplasma pneumoniae « joue probablement un rôle assez important » dans cette épidémie. D’après le réseau Renal, qui fédère les laboratoires de biologie des hôpitaux, le taux de détection de la bactérie dans les échantillons est resté inférieur à 1 % jusqu’à la fin du mois de juillet, avant d’augmenter jusqu’à 7,5 % fin novembre. Une « immense majorité » des infections à Mycoplasma pneumoniae sont bénignes et disparaissent sans traitement, a rappelé la direction générale de la santé le 24 novembre. Mais dans le cas contraire, on utilise des macrolides, notamment l’azithromycine.
Toutefois, par mutation génétique, Mycoplasma pneumoniae est capable de développer une résistance à ces médicaments. Or, en dehors des macrolides, les options thérapeutiques sont limitées. A la différence d’autres bactéries, les mycoplasmes ne présentent pas de paroi et sont donc insensibles aux médicaments de la famille des bêta-lactamines, comme l’amoxicilline. Ainsi, « tout un pan de l’antibiothérapie est naturellement inaccessible », souligne Jean-Christophe Giard, professeur de bactériologie à l’université de Caen et membre de l’Académie nationale de pharmacie.
Des molécules plus puissantes (tétracyclines et fluoroquinolones) permettent de combattre les souches résistantes aux macrolides, mais elles ne sont pas sans risque d’effets indésirables, comme une coloration de l’émail dentaire chez les enfants, des tendinopathies ou des aléas cardiovasculaires. « Elles ne sont pas préconisées pour de jeunes patients, rappelle M. Giard, et impliquent une surveillance accrue qui complique un peu les traitements. »
Combattre le suremploi d’antibiotiques
D’autres pays peuvent en témoigner, comme la Chine, confrontée fin novembre à une sévère épidémie de pneumopathies, où le taux de résistance de Mycoplasma pneumoniae aux macrolides atteint 80 %, selon les estimations concordantes de deux revues de la littérature scientifique, publiées en 2022 par le Journal of Antimicrobial Chemotherapy et le Journal of the American Medical Association.
Leurs auteurs rappellent qu’un suremploi d’antibiotiques favorise l’acquisition de résistance parmi les agents pathogènes qu’ils sont censés combattre. C’est la « pression de sélection » : sous la contrainte, les individus les plus fragiles d’une espèce disparaissent tandis que ceux qui supportent l’adversité prolifèrent.
Cécile Bébéar, directrice du laboratoire de bactériologie du CHU de Bordeaux, prend l’exemple du Japon, longtemps confronté à des taux de résistance élevés : dans les années 2000 et 2010, « on y administrait les macrolides à des doses subinhibitrices [c’est-à-dire à des concentrations non létales pour les agents pathogènes], non pas pour tuer les bactéries mais pour stimuler le système immunitaire des receveurs contre différents microbes. Cures courtes et faibles dosages ont conduit à sélectionner des bactéries résistantes. »
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) voit dans l’antibiorésistance l’une des pires menaces sanitaires contre l’humanité, qui a tué directement 1,27 million de personnes en 2019 et « met en danger de nombreuses avancées de la médecine moderne ». Pour l’endiguer, l’OMS s’efforce de combattre le suremploi et les mésusages. En France, selon un rapport de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) paru en juillet, la consommation de macrolides en médecine de ville a été divisée par deux entre 2000 et 2019.
Aider les soignants dans la prise en charge
En revanche, l’année 2020 a enregistré un net rebond de la consommation d’azithromycine, surtout au moment du premier confinement. Dans un communiqué publié en avril, l’ANSM associe cette recrudescence à l’hypothèse non démontrée que la molécule pourrait aider à lutter contre le Covid-19. L’agence recommande de ne pas l’utiliser dans cette indication, soulignant au passage que l’azithromycine « fait partie des antibiotiques critiques particulièrement générateurs de résistance bactérienne ».
Pour 2023, l’ANSM s’attend à une nette hausse de la consommation de macrolides provoquée par les infections à Mycoplasma pneumoniae. En novembre, l’usage d’azithromycine a augmenté de 17 % par rapport à novembre 2022. Pour ne rien simplifier, « il n’est pas évident, pour un médecin, de savoir si la pneumonie de son patient est d’origine virale, liée à un pneumocoque – auquel cas il peut s’en tenir à l’amoxicilline – ou à Mycoplasma pneumoniae », constate Alban Dhanani, directeur médical adjoint de l’ANSM chargé des antibiotiques. La Haute Autorité de santé a d’ailleurs publié, vendredi 22 décembre, un jeu de « réponses rapides » pour aider les soignants dans la prise en charge.
M. Dhanani souligne qu’un antibiotique rendu inopérant à cause d’une surconsommation retrouve de l’efficacité s’il est moins utilisé. Ainsi, « le phénomène de l’antibiorésistance n’est pas irréversible, mais il reste inquiétant car il y a peu d’innovation en antibiothérapie ». Le médecin situe la fin de l’âge d’or, pour la recherche et développement, à la fin des années 1980 ; ensuite, les laboratoires ont développé des traitements similaires à ceux existants sans découvrir de nouvelles classes d’antibiotiques.
« Ce sont des médicaments peu rentables : dès que vous en inventez, on vous demande de les utiliser le moins possible pour préserver leur efficacité », explique le spécialiste. Par conséquent, « notre patrimoine antibiotique ne contient presque que de très vieilles molécules, comme l’amoxicilline, découverte il y a plus de cinquante ans. Il est vital de le protéger, sinon on va multiplier les impasses thérapeutiques ».
Julien Lemaignen