Les travaux de chercheurs français révélant les dangers de l’hydroxychloroquine viennent d’être publiés dans une très sérieuse revue internationale de pharmacologie. Au printemps 2020, l’hydroxychloroquine a causé la mort de 16 990 personnes, selon cette étude, en Belgique, en Espagne, en France, en Italie, en Turquie et aux États-Unis.
En France uniquement, cette molécule est à mettre en lien avec 200 décès lors de la première vague du Covid-19. Ce médicament, utilisé contre le paludisme au départ, avait été présenté par le professeur Didier Raoult, ex-directeur de l’IHU de Marseille, comme un traitement efficace contre le Covid-19. Il a été prescrit massivement dans de nombreux pays durant la première vague.
Troubles du rythme cardiaque
Mais par la suite, plusieurs travaux de recherche ont souligné son inefficacité dans cette indication. Une étude, parue dans Nature en 2021, a fait état d’une augmentation de 11% du taux de mortalité, en lien avec sa prescription contre le Covid-19, à cause d’effets indésirables potentiels comme des troubles du rythme cardiaque, mais aussi en raison de pertes de chance par rapport à l’utilisation d’autres traitements, qui, eux, étaient efficaces.
Pour parvenir à ce chiffre de 16 990 décès, les chercheurs des Hospices civils de Lyon (13 hôpitaux publics d’excellence) ont dû croiser, pour chacun des six pays étudiés, les données d’hospitalisation pour Covid-19, l’exposition à l’hydroxychloroquine, et l’augmentation du risque relatif de décès lié à ce médicament, les fameux 11% publié dans la revue Nature précédemment. On parle donc bien ici de données statistiques, sur lesquelles il existe une marge d’erreur.
Un nombre de victimes probablement bien plus grand
Mais pour les auteurs, le nombre de victimes est probablement bien plus grand, car cette étude ne concerne que six pays sur la période mars-juillet 2020, alors que l’hydroxychloroquine a été prescrite plus largement. Les auteurs de ces travaux mettent en tous cas en évidence les dangers d’une utilisation précipitée de vieux médicaments. Et c’est aussi ce que rappelait, dans une tribune du journal Le Monde en mai dernier, un collectif de scientifiques : *"*La démonstration des effets des médicaments chez l’hommerépond à des normes éthiques et scientifiques construites depuis des décennies, écrivaient-ils, les respecter est essentiel pour garantir la sécurité des patients."
Pour en savoir plus
Deaths induced by compassionate use of hydroxychloroquine during the first COVID-19 wave: an estimate
Alexiane PRADELLE a, Sabine MAINBOURG a b c, Steeve PROVENCHER d, Emmanuel MASSY c e, Guillaume GRENET a f, Jean-Christophe LEGA a c e f
Biomedicine & Pharmacotherapy
Volume 171, February 2024, 116055
Question d’un collègue néo-zélandais de Beverley Snell co-modératrice de e-drug :
« Les décès dus à l’hydroxychloroquine étaient-ils dus à l’hydroxychloroquine elle-même, ou au fait qu’un traitement efficace n’a pas été appliqué ?
Merci pour votre réponse ou pour la transmission de cette question aux auteurs francophones de l’étude
Carinne Bruneton
Modératrice de e-med
17 000 décès imputés à l’hydroxychloroquine : les explications de l’un des auteurs de l’étude
Pour la première fois, une étude française évalue le nombre de décès probablement dus à l’hydroxychloroquine parmi les malades du Covid hospitalisés. C’est une estimation a minima, car l’étude se concentre sur six pays seulement, et sur la première vague épidémique.
Caroline Coq-Chodorge
6 janvier 2024 à 15h03
Des médecins, des pharmaciens et des pharmacologues des Hospices civils de Lyon et l’université Laval à Québec tentent de démêler l’épineuse question de la surmortalité associée à l’usage massif d’hydroxychloroquine, dans une étude parue dans le journal Biomedicine and Pharmacotherapy.
Au moins aux premiers temps du Covid, la prescription d’hydroxychloroquine a été massive dans le monde entier. À une exception : « la Grande Bretagne », précise le premier auteur de cette étude, le professeur lyonnais Jean-Christophe Lega, spécialiste de l’évaluation et de la modélisation des effets thérapeutiques.
Ce sont en effet les Britanniques, avec leur essai Recovery, qui ont sifflé la fin de la partie. Sur les différents traitements susceptibles d’avoir un effet thérapeutique sur la maladie, ils ont conduit des études randomisées, qui apportent le plus haut niveau de preuve, et qui incluent près de 50 000 malades. L’hydroxychloroquine était l’une des molécules testées dans Recovery. Dès le 5 juin 2020, les Britanniques ont mis fin à ce bras de l’étude, prenant acte d’une absence d’efficacité.
Plus tard, d’autres études ont mis en évidence une surmortalité associée à l’hydroxychloroquine, évaluée autour de 10 %. L’étude française retient le taux de 11 %. Jean-Christophe Lega reconnaît « une marge d’incertitude, comprise entre 2 et 20 % de surmortalité. Mais cela ne fait pas une très grande différence. Par exemple en Espagne, en retenant un taux de 10 % de surmortalité, on estime le nombre de morts à près de 2 000. Si l’on retient le taux de 2 % de surmortalité, cela représente tout de même 400 morts ».
Une sélection des études les plus solides
Ce que cette étude apporte est une première évaluation, dans six pays, du nombre de décès associés à l’hydroxychloroquine, chez les malades du Covid hospitalisés. Elle se concentre sur la première vague épidémique, au printemps 2020, quand régnait la plus grande incertitude sur ce nouveau virus. L’étude française s’appuie sur une sélection de 44 études à la méthodologie la plus rigoureuse, et qui incluent le plus grand nombre de patient·es.
L’étude estime à 16 990 décès de malades du Covid hospitalisés qui peuvent être attribués à l’hydroxychloroquine : 240 en Belgique, 95 en Turquie, 199 en France, 1 822 en Italie, 1 895 en Espagne, et 12 739 aux États-Unis.
« C’est important de quantifier le nombre de morts : c’est ce qu’on a fait pour le Mediator par exemple, explique le médecin de santé publique Mahmoud Zureik, qui dirige un groupement associant l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et l’assurance-maladie, chargé de mesurer l’efficacité des médicaments à partir des données de santé des Français·es. Cela permet d’évaluer l’ampleur du problème. Certes, on ne peut savoir, individuellement, si quelqu’un est décédé à cause de l’hydroxychloroquine. Mais on peut calculer une probabilité. »
L’étude française calcule le nombre de décès associés à l’hydroxychloroquine, à partir du taux de patient·es exposé·es à cette molécule : dans les études retenues, il est de 51 % en Belgique, 15,6 % en France, 80,8 % en Italie, 83,5 % en Espagne, 73,1 % en Turquie, et 62,1 % aux États-Unis.
« Pour estimer le nombre de morts, il fallait établir le nombre de patients traités par l’hydroxychloroquine, détaille le professeur Lega. C’est ce qu’apporte notre étude : une évaluation, dans six pays, du nombre de patients hospitalisés auxquels a été administrée de l’hydroxychloroquine pendant la première vague. Même s’il y a une marge d’incertitude, on peut affirmer que dans ces six pays au moins des centaines de malades sont morts en raison de la toxicité de HCQ. Au niveau mondial, le chiffre est bien plus important : la plupart des pays ont prescrit massivement de l’hydroxychloroquine. »
Mahmoud Zureik exprime des doutes sur « le taux de 62,1 % d’exposition à l’hydroxychloroquine aux États-Unis, très élevé » : « Cela ne me paraît pas très bien documenté. C’est une faiblesse majeure de l’étude, car sur les 17 000 décès estimés, les deux tiers sont américains », estime-t-il.
Le professeur Lega défend ce chiffre : « Pendant la première vague, l’hydroxychloroquine a été très largement prescrite, et pas seulement de manière compassionnelle, c’est-à-dire aux seuls patients dont le pronostic vital est engagé. On l’a même prescrite aux patients en ville, il y a eu des tensions d’approvisionnement pendant la première vague. Et elle a probablement été administrée aux patients hospitalisés à haute dose, et longtemps : c’est nécessaire pour que les concentrations dans le sang soient thérapeutiques. »
En France, l’hubris médicale a pris le dessus, c’était la cacophonie.
Jean-Christophe Lega
La toxicité de ce médicament n’est pas une surprise : « On ne l’a pas inventée, poursuit le professeur lyonnais. Elle est décrite depuis longtemps, notamment sa toxicité cardiaque. Elle reste faible. Mais on peut déterminer, à large échelle, les conséquences d’une toxicité faible. » Mahmoud Zureik renchérit : « Plus de précautions auraient du être prises avec l’hydroxychloroquine, en raison de ses effets secondaires cardiaques documentés de longue date. Car toutes les études ont montré, très tôt, que le Covid n’est pas seulement une maladie pulmonaire. Il y a très rapidement des complications cardiaques. C’est probablement la raison de la surmortalité liée à l’hydroxychloroquine. »
La principale conclusion de cette étude est qu’il ne fallait pas « promouvoir de médicaments qui n’étaient pas évalués, et alimenter de faux espoirs sur l’existence d’une solution à cette crise sanitaire complexe ».
« C’est un retour d’expérience, une autocritique sur nos pratiques, explicite le professeur Lega. On peut s’interroger sur la liberté de prescription en situation de pandémie, qui a permis aux médecins de s’en remettre à leurs intuitions. On aurait dû interdire l’accès compassionnel et signifier aux patients que s’ils voulaient recevoir des molécules, ils devaient être inclus dans des études randomisées. C’est ce qu’ont fait les Britanniques, avec Recovery : les agences de régulation ont porté des messages forts, les médecins ont travaillé collectivement, sans se mettre en avant, et ont produit les plus belles études, les plus utiles. En France, l’hubris médicale a pris le dessus, c’était la cacophonie. Chacun a tâtonné dans son coin, on a attendu un génie individuel, alors que la solution était collective. La plupart des études n’étaient pas assez puissantes : elles n’incluaient pas assez de patients ou leur méthodologie n’était pas assez robuste. »
En creux, l’étude vise le professeur Didier Raoult à la tête de l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection (IHU), qui a fait une très importante publicité à ce médicament, présenté comme miraculeux. Aucune étude de l’IHU n’a été retenue.
Mais finalement, « on a l’impression que les Français ont été plutôt prudents, et ont plutôt prescrit des corticoïdes, qui se sont avérés efficaces sur les patients dans un état grave. Mais il y a eu de très grandes différences de prescriptions, hôpital par hôpital, voire service par service », considère le professeur Lega.