AFRIQUE: Quand les ARV ratent leur cible
http://www.irinnews.org/fr/PrintReport.aspx?ReportId=75547
Mieux organiser les circuits de distribution des médicaments pour éviter les
gaspillages et les pénuries
PARIS, 28 novembre 2007 (PlusNews) - Par manque de coordination, de partage
de l'information et de formation des personnels de santé, les circuits de
distribution des médicaments essentiels, notamment contre le sida, en
Afrique, peinent encore trop souvent à satisfaire les besoins des patient,
ont affirmé des spécialistes de la santé.
Larrivée de bailleurs de fonds, comme le Fonds mondial de lutte contre le
sida, la tuberculose et le paludisme <http://www.theglobalfund.org/fr/> , ou
encore la création de mécanismes de financement, comme linitiative UNITAID
<http://www.unitaid.eu/index.php?lang=french> (Facilité internationale
dachat de médicaments) alimentée en grande partie par une taxe de
solidarité sur les billets davion, ont permis non seulement daugmenter
considérablement le nombre de patients séropositifs ayant accès aux
traitements du sida en Afrique, mais aussi de négocier une baisse
substantielle du coût de ces médicaments.
Tout en saluant ces avancées majeures, des professionnels de la santé
travaillant avec les pays du Sud et réunis au sein du Réseau français
médicaments et développement (ReMeD <http://www.remed.org/> ) ont constaté
que les systèmes de distribution de ces médicaments aux patients manquaient
trop souvent defficacité, conduisant parfois à un gaspillage de la
précieuse marchandise.
Le manque de coordination, dharmonisation et de partage des informations
entre les différents intervenants de la lutte contre le sida bailleurs de
fonds, programmes nationaux et acteurs sur le terrain- dans le domaine de
lachat, de la distribution et de la dispensation des médicaments a été cité
parmi les principaux obstacles à loptimisation des ressources, lors dune
rencontre organisée en juillet à Paris, en France, à linitiative du ReMeD,
où de nombreuses anomalies ont été recensées.
Le docteur Jean-Louis Rey, expert en santé publique et membre de ReMeD, a
signalé entre autres le cas des médicaments envoyés dans les pays
bénéficiaires, sans concertation avec les autorités sanitaires locales,
pourtant ensuite censées prendre le relais pour acheminer ces médicaments
jusquaux différents centres de soins, parfois à leurs frais.
« Les médicaments arrivent au port et y demeurent pratiquement jusquà la
date de péremption parce quelles [les autorités] nont pas été informées de
leur arrivée ou parce que les centrales dachat nont pas été payées pour
les transporter, les stocker et les distribuer », a dit M. Rey.
La difficulté de gérer la multiplicité des bailleurs de fonds est encore
plus grande lorsque ces derniers mettent en place leurs propres mécanismes
dachat et dapprovisionnement en médicaments, au lieu de passer par les
centrales dachat des pays bénéficiaires, ont noté des professionnels.
Dans ces cas-là, différents « guichets » de distribution des médicaments
sont mis en place, avec des incohérences : un guichet en rupture de stock de
médicaments ne peut emprunter à un autre, même si ce dernier dispose dun
lot suffisamment important pour pallier provisoirement la pénurie.
LAssociation des centrales dachat de médicaments essentiels (ACAME
<http://www.acame.org/portail/spip/> ), qui regroupe une vingtaine de
centrales dachats de pays dAfrique francophone, a plaidé en juin dernier,
lors de sa conférence internationale à Ouagadougou, au Burkina Faso, pour
une meilleure intégration de ces organismes nationaux dans le processus
dapprovisionnement en médicaments.
'' <http://www.irinnews.org/images/design/PN/quotopenPN.jpg> ... Larrivée
des [médicaments] par des achats extérieurs risque damputer le chiffre
daffaire des opérateurs des systèmes de santé, tant publics que privés, et
ainsi mettre en danger lensemble du système dapprovisionnement et daccès
au médicament ...''
<http://www.irinnews.org/images/design/PN/quotclosePN.jpg>
« Pour nous, pharmaciens et autres acteurs de santé impliqués dans des
actions de développement, tout volet pharmaceutique des programmes, quils
soient financés au niveau national ou par des contributions internationales,
doit être établi, mis en place et exécuté par les centrales dachat et les
instances nationales spécialisées », a dit lorganisation.
Impliquer les structures nationales
Lorsque ces organismes nationaux sont effectivement impliqués, ils peuvent
aider à résoudre le problème de mauvaise répartition des médicaments, a
défendu M. Rey, citant lexemple du Burkina Faso.
« La centrale dachat a réussi à imposer le système des vases communicants.
Si par exemple des médicaments manquent dans le stock [dun bailleur de
fonds], elle en prend chez [un autre bailleur], ou inversement, et elle
rembourse après », a-t-il affirmé.
Ainsi, il est possible déviter au maximum les interruptions de traitement
ARV, qui mettent la vie des patients en danger et les exposent au risque de
développer des résistances aux médicaments, avec obligation de changer de
régime et de devoir passer à un traitement plus récent, et donc plus
coûteux.
Cela évite également daffaiblir des institutions nationales, qui nen ont
pas besoin, a noté Jean-Louis Machuron, consultant et fondateur de
Pharmaciens sans frontières.
« On ne va pas déstabiliser le peu de centrales dachat qui marchent, il
vaut mieux les consolider », a-t-il dit.
Mettre en place des structures parallèles peut aussi avoir pour conséquence
de déstabiliser le marché local, a estimé M. Machuron, citant lexemple du
paludisme, lune des maladies considérées comme prioritaires en Afrique.
« Comme le paludisme est une maladie prioritaire, les pharmacies privées
font une grande partie de leur chiffre daffaire dessus. Si les achats
passent [par des bailleurs], cela risque de déstabiliser le secteur privé,
en plus du secteur public », a-t-il défendu.
« Larrivée des [médicaments] par des achats extérieurs risque damputer le
chiffre daffaire des opérateurs des systèmes de santé, tant publics que
privés, et ainsi mettre en danger lensemble du système dapprovisionnement
et daccès au médicament », a renchérit lACAME.
Des critiques contestées
Face aux critiques, des bailleurs de fonds ont réagi, estimant quelles
étaient en partie infondées.
« Le Fonds mondial travaille main dans la main avec les structures
sanitaires nationales déjà en place et avec les autres institutions ou
organisations afin déviter dacheter deux fois les mêmes médicaments », a
répondu à IRIN/PlusNews Nicolas Demey, du service communication de
lorganisme international de financement à Genève, en Suisse.
Concernant les médicaments périmés, dans un seul cas, fin 2006 en Ouganda, «
il est arrivé que des médicaments, achetés avec les ressources du Fonds
mondial, expirent », a-t-il reconnu. « Une enquête est toujours en cours
pour déterminer qui est responsable davoir laissé ces médicaments se
périmer. Depuis, le Fonds mondial est vigilant sur les stocks de médicaments
en Ouganda, qui ont été achetés avec nos ressources ».
Un responsable dUNITAID a de son côté qualifié de « très positif et très
encourageant » les premiers pas de cet organisme de financement, se disant
étonné des critiques. « Nous avons des rapports réguliers de nos acteurs sur
le terrain et on ne nous a jamais confirmé que des médicaments narrivaient
pas jusquà la bouche des patients ou quils pourrissent dans les ports »,
a-t-il dit.
Il a cependant reconnu que les centrales dachat nétaient pas toujours
suffisamment impliquées. « Nous sommes conscients que le problème des
centrales dachats est un enjeu. Nous réfléchissons à une coordination qui
permettrait un accès aux médicaments plus effectif et à des modalités pour
mieux intégrer et impliquer les centrales dachats », a dit ce responsable.
Les spécialistes de ReMeD ont de leur côté noté que ces problèmes de
distribution des médicaments avaient diminué au cours des derniers mois,
même sils étaient loin dêtre résolus. « Il y a moins de ruptures de stocks
car il y a une plus grande maîtrise de la problématique qui sy rattache »,
a souligné Mercy Douala, pharmacienne de santé publique et membre de ReMeD.
Un manque de formation
Les acteurs de la distribution des médicaments en Afrique sont néanmoins
tous daccord sur un point : la formation des personnels chargés de
prescrire les médicaments fait souvent défaut et peut constituer un obstacle
à laccès effectif aux traitements la fuite des cerveaux que connaît le
continent dans le domaine de la santé naidant pas à améliorer la situation.
Une note de ReMeD a affirmé que certains médicaments étaient perdus parce
que personne ne savait comment les prescrire ou les employer, citant
lexemple des médicaments à base dartémisinine combinée (ACT), recommandés
dans le traitement du paludisme, mais encore méconnus des patients et de
certains soignants dans des zones reculées, qui préfèrent continuer à se
faire prescrire ou à prescrire danciennes formules moins efficaces.
« Dans une région rurale du Sénégal, les dispensaires et cases de santé ont
reçu des stocks dACT mais aucune formation et information sur leur
utilisation », a noté ReMeD dans un document sur les « Problèmes de
distribution et de dispensation en périphérie ». « Des rumeurs courent sur
la mauvaise qualité de ces ACT et sur [ses] effets secondaires et les
patients réclament [danciennes formules] ».
Les ACT ayant une durée de vie de maximum deux ans, et les commandes ayant
été passées sans vraie concertation avec le pays bénéficiaire, une
importante partie des trois millions de doses livrées en 2006 devrait
arriver à péremption fin 2007, forçant le Sénégal à puiser dans ses fonds
dune part pour détruire ces médicaments, dautre part pour sen procurer de
nouveaux, selon ReMeD.
Lune des inquiétudes soulevées face à ces difficultés de distribution des
médicaments est que pour gérer les éventuelles pénuries, certains malades
africains ont recours au trafic de médicaments, vrais ou contrefaits, ont
noté des membres de ReMeD, reconnaissant quil était difficile den évaluer
lampleur.
« Actuellement, il ny a quune vision répressive de la lutte contre le
trafic alors que cest loffre, notamment dans les pharmacies, quil faut
améliorer », a plaidé M. Rey.
hb/ail