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Les multinationales du tabac visent les pays du Sud
http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/Monde/Les-multinationales-du-ta
bac-visent-les-pays-du-Sud-_EP_-2012-05-29-812022
Confrontée à des législations contraignantes au Nord, les multinationales se
tournent de plus en plus vers le Sud.
Pour s’implanter en Afrique, elles usent d’un marketing habile, notamment en
finançant des programmes de lutte contre le sida ou le paludisme. Elles
iraient même jusqu’à organiser elles-mêmes la contrebande afin de créer une
dépendance physique.
Le chiffre est certes connu mais il reste saisissant : aujourd’hui, dans le
monde, une personne meurt du tabac toutes les six secondes. Selon
l’Organisation mondiale de la santé (OMS), chaque année, l’épidémie de
tabagisme est à l’origine de près de six millions de décès à l’échelle de la
planète. « La consommation de tabac n’est pas un choix. C’est une addiction
puissante », martelait en mars sa directrice générale dans un discours très
offensif contre les multinationales. « Votre industrie tue et intimide mais
elle n’est pas invulnérable », affirmait alors Margaret Chan.
À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, célébrée mercredi 30 mai,
l’OMS a choisi de prendre pour cible les cigarettiers et de dénoncer leurs
« agissements éhontés et toujours plus agressifs ». Un choix judicieux pour
de nombreux responsables sanitaires inquiets de la volonté des
multinationales de trouver de nouveaux marchés dans les pays du Sud.
Repli vers l’Asie et l’Afrique
« Depuis une vingtaine d’années, cette industrie est confrontée à des
législations anti-tabac de plus en plus contraignantes dans les pays
occidentaux. Elle s’est donc tournée vers d’autres marchés : d’abord, ceux
prometteurs des pays émergents, notamment en Asie. Mais, depuis une dizaine
d’années, elle est aussi de plus en plus présente dans les pays en voie de
développement, en particulier en Afrique », explique Gérard Dubois,
professeur de santé publique au CHU d’Amiens.
Cette évolution préoccupe l’OMS : si les tendances actuelles se
maintiennent, d’ici à 2030, le tabac tuera chaque année 8 millions de
personnes dans le monde, dont 80 % dans des pays à revenu faible ou moyen.
Aujourd’hui, il est difficile de connaître avec précision les niveaux de
consommation du tabac en Afrique. « On manque de données solides. Mais
globalement, on peut dire que l’usage y reste encore relativement faible »,
reconnaît Sylviane Ratte, consultante pour l’Union internationale contre la
tuberculose et les maladies respiratoires. À l’OMS, Édouard Tursan
d’Espaignet, coordinateur de la surveillance du tabac, indique que celui-ci
est à l’origine de 3 % de l’ensemble des décès en Afrique chez les plus de
30 ans. « Ce qui représente environ 150 000 victimes par an »,
précise-t-il.
Un problème parmi d’autres
Ce chiffre reste encore largement en deçà des millions de morts provoquées
par les maladies infectieuses ou diarrhéiques. Ce qui n’a pas échappé à
l’industrie du tabac qui, assez cyniquement, y a vu plutôt un avantage. « Au
départ, les cigarettiers se sont dit que ces pays avaient tellement de
problèmes de santé que les morts du tabac allaient passer inaperçus,
explique le professeur Dubois. En fait, cela a été le cas au début mais,
aujourd’hui, les conséquences du tabagisme sont bien identifiées en
Afrique », ajoute ce médecin.
Auprès des gouvernements locaux, l’industrie du tabac continue de distiller
l’idée que les maladies infectieuses doivent rester la priorité des
programmes de santé. « Les firmes agissent de manière subtile, souvent de
manière indirecte, par exemple en finançant des programmes de lutte contre
le sida ou le paludisme. Pour eux, c’est une façon d’ancrer la conviction
que le tabac n’est pas un problème sanitaire majeur, qu’il y a d’autres
urgences », explique Lacina Tall, responsable d’une plate-forme d’ONG
anti-tabac en Côte d’Ivoire.
Des recettes déjà éprouvées
Sinon, pour conquérir ces nouveaux marchés, les multinationales utilisent
des recettes déjà éprouvées ailleurs. « Comme elles l’avaient fait dans les
pays d’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin, elles distillent
l’idée que fumer est un acte de liberté et une manière d’adopter un mode de
vie occidental », commente Pascal Diethelm, représentant à Genève de
l’Alliance pour la convention cadre anti-tabac, qui regroupe 350 ONG.
Pour toucher sa cible principale, les jeunes, l’industrie investit des
secteurs porteurs, notamment le sport. « Il y a quelques années, elle
sponsorisait largement le football et le cyclisme au Burkina Faso. Mais
elles ont cessé cette promotion directe depuis l’adoption de notre loi
anti-tabac en 2008 », souligne Mohamed Ould Sidi, président d’honneur de
l’association Afrique contre le tabac au Burkina Faso et vice-président de
l’Alliance contre le tabac en Afrique francophone (Otaf).
« Les firmes parrainent aussi beaucoup de concerts dans les bars ou les
restaurants : elles font venir un chanteur et organisent une soirée qui est
l’occasion de faire une promotion plus ou moins déguisée de leurs
produits », constate Yaya Sidjim, responsable d’une association anti-tabac
au Tchad.
Réseaux d’influence et stratégie marketing
De l’avis de plusieurs responsables associatifs, les multinationales
entretiennent aussi tout un réseau d’influence auprès des ministères et des
administrations. « À la fin de l’année, il y a la distribution des
“étrennes” : des stylos de marque, des ordinateurs, des clés USB… »,
explique Augustin Faton, président d’IECT, une association anti-tabac au
Bénin. Les multinationales veillent surtout à soigner leur image en
finançant toutes sortes d’activités caritatives, le plus souvent sans aucun
lien avec le tabac.
« En Mauritanie, c’est un cigarettier qui a ainsi permis l’ouverture d’un
hôpital d’ophtalmologie », précise Édouard Tursan d’Espaignet. « Après les
inondations de 2009, l’industrie du tabac a offert 50 millions de francs CFA
(76 000 €) aux sinistrés, ce qui a donné lieu à une belle photo avec le
président lors de la remise de la somme », raconte Mohamed Ould Sidi.
« Chez nous, l’industrie du tabac a financé la formation de jeunes
entrepreneurs en leur donnant un petit capital pour monter leur affaire.
C’est une façon de se faire bien voir en faisant du social », confie le
docteur Judith Segnon, épidémiologiste au ministère de la santé du Bénin. Là
encore, tout repose sur une stratégie marketing soigneusement étudiée :
mettre en avant la « responsabilité sociale » de l’entreprise, sa volonté de
jouer un « rôle citoyen » en faisant oublier que son objectif est de vendre
un produit qui, au final, tuera la moitié de ceux qui vont le consommer.
Organisation de la contrebande
Enfin, selon plusieurs experts, l’industrie du tabac utilise une autre arme
secrète : l’organisation de la contrebande. Selon le CNCT, une des premières
stratégies des cigarettiers, pour développer un nouveau marché, consiste à y
introduire clandestinement des produits de marque à très bon marché, afin
d’éviter toute taxe officielle. « Cela permet de casser les monopoles et
d’installer ses produits », explique le professeur Dubois. Cela permet aussi
de créer de nouvelles habitudes de consommation dans le pays.
« Le tabac est hautement addictif : avec la contrebande, l’objectif est de
rendre le tabac très accessible et les fumeurs dépendants pour en faire des
clients fidèles », décrypte Pascal Diethelm. « Ensuite, les firmes peuvent
aller voir les gouvernements pour leur dire que la contrebande est vraiment
un problème et proposer leur aide pour y faire face, ajoute-t-il. En faisant
passer le message que le meilleur moyen de lutter contre le marché parallèle
est de ne pas trop augmenter les taxes contre les cigarettes vendues dans le
circuit officiel… »
PIERRE BIENVAULT