[e-med] Conséquences de Tchernobyl

Santé
Conséquences de Tchernobyl
Archives - Décembre 2010
Le Monde diplomatique
http://www.monde-diplomatique.fr/2010/12/KATZ/19944

En dissimulant aux populations les conséquences sanitaires et écologiques de
l'accident de Tchernobyl, les dirigeants des grandes puissances participent
à la désinformation cinquantenaire dont bénéficie l'industrie nucléaire,
aussi bien civile que militaire (1). Cette stratégie, car c'en est une, est
coordonnée par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA),
porte-parole de l'establishment nucléaire, grâce à la promotion d'une
pseudo-science (2) sur les effets des contaminations radioactives. L'Organisation
mondiale de la santé (OMS) en est, hélas, partie prenante, du fait de l'accord
signé en 1959 entre les deux agences. Ce document interdit à l'OMS d'informer
les populations sur les effets des rayonnements ionisants pour les humains
sans l'aval de l'AIEA.

En janvier 2010, toutefois, l'Académie des sciences de New York (NYAS) a
publié le recueil le plus complet de données scientifiques concernant la
nature et l'étendue des dommages infligés aux êtres humains et à l'environnement
à la suite de l'accident de Tchernobyl. Cet ouvrage met à la disposition du
lecteur une grande quantité d'études collectées dans les pays les plus
touchés : la Biélorussie, la Russie et l'Ukraine (3). Les auteurs estiment
que les émissions radioactives du réacteur en feu ont atteint dix milliards
de curies, soit deux cents fois les retombées des bombes atomiques lancées
sur Hiroshima et Nagasaki ; que le nombre de décès à travers le monde
attribuables aux retombées de l'accident, entre 1986 et 2004, est de 985
000, un chiffre qui a encore augmenté depuis cette date. Des 830 000 «
liquidateurs » intervenus sur le site après les faits, 112 000 à 125 000
sont morts.

Beaucoup de ces hommes et femmes ont reçu, souvent sans protection, d'énormes
quantités de rayonnements et ont inhalé des poussières fortement chargées en
isotopes de l'uranium. L'OMS et l'AIEA avaient présenté, en 2005, un bilan d'une
cinquantaine de morts parmi les liquidateurs et jusqu'à 9 000 décès «
potentiels, au total », attribuables à la contamination radioactive - et ce
uniquement parmi les populations les plus affectées de Biélorussie, d'Ukraine
et de la Fédération de Russie. Des milliers d'études ont mis en évidence
dans les pays touchés une augmentation sensible de tous les types de cancer,
ainsi que des maladies des voies respiratoires, des affections
cardiovasculaires, gastro-intestinales, génito-urinaires, endocriniennes,
immunitaires, des atteintes des systèmes lymphatiques et nerveux, de la
mortalité prénatale, périnatale et infantile, des avortements spontanés, des
malformations et anomalies génétiques, des perturbations ou des retards du
développement mental, des maladies neuropsychologiques et des cas de cécité.

Si les conséquences sanitaires et environnementales laissent les
technocrates de marbre, la facture économique finale, elle, devrait les
émouvoir. Pour les vingt premières années, les dépenses directes provoquées
par la catastrophe pour les trois pays les plus touchés dépassent 500
milliards de dollars, ce qui, rapporté au coût de la vie dans l'Union
européenne, représente plus de 2 000 milliards d'euros. Autant, donc, sinon
plus, que le coût de construction de toute l'infrastructure nucléaire
mondiale !

Alison Katz.

(1) Lire Wladimir Tchertkoff, Le Crime de Tchernobyl. Le goulag nucléaire,
Actes Sud, Arles, 2006, 717 pages, 25 euros ; Galia Ackerman, Guillaume
Grandazzi et Frédérick Lemarchand, Les Silences de Tchernobyl. L'avenir
contaminé, Autrement, Paris, 2006, 300 pages, 19 euros.
(2) Chris Busby (sous la dir. de), The Health Effects of Ionising Radiation
Exposure at Low Doses and Low Dose Rates for Radiation Protection Purposes,
Green Audit, Aberystwyth, 2010, 75 livres.
(3) Alexey Yablokov, Vassili Nesterenko et Alexey Nesterenko, « Chernobyl :
Consequences of the catastrophe for people and the environment », Annals of
the New York Academy of Sciences, vol. 1181, Wiley-Blackwell, avril 2010,
330 pages, 80 livres.