[e-med] Des oasis de science au Mali

Des oasis de science au Mali
Modibo Diarra, la star nationale, pilote interplanétaire à la Nasa, soutient
les labos de pointe du pays

http://www.lefigaro.fr/sciences/20050709.FIG0184.html?223353

Les dirigeants des pays du G 8 ont décidé hier à Gleneagles d'augmenter
l'aide à l'Afrique (lire page 7). Au Mali, l'astrophysicien de la Nasa
Cheick Modibo Diarra tente de faire émerger une recherche scientifique
autour de pôles spécialisés dans l'énergie solaire, la lutte contre le
paludisme ou l'amélioration des cultures.
Bamako : Vincent Gaullier
[09 juillet 2005]

Il est le scientifique malien le plus connu au monde. Difficile en effet
d'échapper à la célébrité quand, après être né à Nioro du Sahel, une ville
perdue à la frontière avec la Mauritanie, l'on devient navigateur
interplanétaire au Jet Propulsion Laboratory de la Nasa. En 1997, il était
l'un des «commandants de bord» du programme d'exploration martienne
Pathfinder. Le nom de ce héros national : Cheick Modibo Diarra.
Depuis 2002, il est en congé sabbatique pour, entre autres projets, créer à
Bamako un laboratoire de recherche de pointe sur le solaire : «La même
source d'énergie qui faisait rouler mon petit robot, Sojourner, sur la
planète rouge», lance-t-il dans un immense éclat de rire. Si les capteurs
photovoltaïques de ces engins ont davantage recours à des matériaux comme le
germanium, le gallium, l'astrophysicien malien, lui, mise tout sur le
silicium, tiré de la silice dont regorge le Sahel.

Cheick Modibo Diarra est l'un de ces enfants prodigues, de ces «exilés
scientifiques», comme il le dit lui-même, qui retournent au pays pour y
faire vivre un espace de recherche. Et cela, malgré une situation économique
et sociale catastrophique : le Mali est l'un des quinze pays les plus
pauvres au monde, selon les Nations unies, et possède un analphabétisme
supérieur à 80%. La situation globale de la recherche est à l'avenant (voir
encadré).
Pourtant, ici et là brillent quelques «pôles d'excellence», des laboratoires
de réputation internationale. Trois ou quatre tout au plus, mais qui font
croire à la réussite du pari de Cheick Modibo Diarra.

Le plus bel exemple est le département d'épidémiologie des affections
parasitaires (CHU de Bamako), dont Ogobara Dou mbo est le patron. A 49 ans,
ce fils de paysan dogon est aujourd'hui l'un des plus grands spécialistes au
monde sur le paludisme : des dizaines de publi cations à son palmarès et à
celui de son laboratoire, une bonne partie de son temps passé à l'étranger
dans des conférences et des séminaires. Son laboratoire devrait bientôt
annoncer les résultats de vaccins antipaludéens, une recherche développée
dans le cadre d'un programme commun avec les Américains des National
Institutes of Health (NIH) (lire ci-dessous).

Le prix Nobel de médecine (1989) et ancien directeur du NIH, Harold Varmus,
ne cesse, depuis dix ans maintenant, et sa visite à Bamako, de prendre en
exemple le laboratoire d'Ogobara Doumbo : «Si l'on clonait ce laboratoire,
on ferait exister une recherche en Afrique.» Difficile en effet, après avoir
fait le «tour du propriétaire», situé sur les hauteurs de la capitale, de
noter une différence avec les laboratoires de biologie des pays du Nord :
centrifugeuses grandes comme des congélateurs, appareils d'analyse de l'ADN
dernier cris, des dizaines de mètres de paillasse qui débordent
d'expériences en cours, une salle d'informatique avec liaison Internet à
haut débit, grâce à une connexion satellite..., rien ne manque. Pas même la
cafétéria.

«Le secret de la réussite de notre laboratoire ? raconte Ogobara Doumbo,
interdiction est faite à nos étudiants de ne pas revenir ici, après avoir
fait leur thèse ou leurs années de postdoctorant à l'étranger.» Ce contrat
moral, institué dans le département par son fondateur, le professeur
français Philippe Ranque, trois générations de thésards maliens l'ont
scrupuleusement respecté. Tout comme Ogobara Doumbo, en son temps : alors
qu'il est médecin depuis cinq ans, il est touché par le virus de la
recherche. Il décide alors de reprendre ses études. Soit huit années passées
à l'université de Montpellier, pour y mener des maîtrises d'immunologie et
de biostatistique épidémiologique, un DEA puis une thèse en parasitologie.
Sans oublier un DEA d'anthropologie médicale à Aix-en-Provence.

Le département compte maintenant trente chercheurs. Une masse critique
suffisante, aux yeux du scientifique dogon, pour assurer la pérennité de sa
structure. Du coup, il ne voit pas d'un mauvais oeil que l'un des cadres de
son équipe soit parti monter sa propre unité de biotechnologie, toujours à
Bamako.
Tout le problème est la survie d'une unité de recherche après le départ du
grand patron. Alhousseini Bretaudeau le sait bien, lui qui a mis vingt ans
pour faire de son laboratoire d'agrophysiogénétique et de biotechnologie
végétale une référence sur «l'amélioration des plantes. Ces plantes qui
n'intéressent pas les multinationales du Nord : sorgho, mil, variétés
subsahariennes de riz...». L'homme nous reçoit, à 60 km de la fournaise
bamakoise, dans la relative fraîcheur qu'offre l'ombre des fromagers. Des
arbres qui ont connu leurs premiers chercheurs ici, à l'Institut
polytechnique rural de Katibougou, en 1895.

Alhousseini Bretaudeau a déjà quelques belles réussites à l'actif de son
laboratoire : un sorgho qui ne «verse» pas, c'est-à-dire qui ne se couche
pas lors de sa croissance. Avec, à la clé, des gains de productivité
augmentés de 10, 12%. Autre exemple : des variétés, plus résistantes aux
ravageurs, de karité, dont on fait du savon. Il compte aussi des échecs.
Mais le plus douloureux d'entre eux est, pour ce quinquagénaire, de ne pas
avoir réussi à constituer la fameuse masse critique de chercheurs comme son
ami Ogobara Doumbo. La solution : former davantage de scientifiques, ouvrir
de nouvelles unités, créer de nouveaux DEA, selon lui, «pour éviter la fuite
des cerveaux, la vraie, celle que nous vivons, nous autres Africains, avec
un tiers de nos chercheurs exilés. Pas celle que les Français croient vivre,
qui s'apparente davantage à la migration naturelle des chercheurs à travers
le monde.»

Parmi ces jeunes, qui voudraient ne pas avoir à «fuir» : Lassine «Papa»
Traoré. La rencontre se déroule autour d'un thé à la menthe qui «cuit» sur
l'un de ces petits fourneaux à charbon dont chaque Malien semble être
propriétaire. Ce tout jeune ingénieur agronome veut devenir chercheur. Et
donc avant, préparer un DEA puis une thèse, c'est-à-dire trouver un
laboratoire d'accueil, digne de ce nom, et un financement - pas un troisième
cycle voie de garage subventionné par une ONG. Cheick Modibo Diarra
souhaiterait arrêter «la spirale des bailleurs de fonds, omni présents et
trop interventionnistes». Aussi travaille-t-il actuellement à «sensibiliser»
sa maison mère, la Nasa, afin de décrocher un budget de recherche pour son
laboratoire, et non pas l'Unesco, dont il est pourtant ambassadeur de bonne
volonté depuis 1998. Idem pour Ogobara Doumbo ou Alhousseini Bretaudeau,
dont les financements viennent de l'Etat, un peu, et des organisations
internationales, beaucoup. Notamment l'Union européenne ou l'OMS.
De l'avis d'Oumar Maïga, ancien directeur adjoint de la recherche :
«L'apathie tend à disparaître au Mali, le pessimisme récurrent, que j'ai
longtemps connu, est en train de se casser.» Comme on le voit, dans des pays
voisins, la chimie-physique au Nigeria, l'embryologie au Ghana, ou encore
les mathématiques au Cameroun, au Mali, des secteurs de pointe comme
l'énergie solaire ou encore l'amélioration des plantes pourraient faire
demain la réputation internationale du pays, à l'image de la recherche sur
le paludisme déjà couronnée.

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Des vaccins antipaludisme conçus à Bamako
La maladie affecterait près d'un Malien sur vingt, selon l'OMS

http://www.lefigaro.fr/sciences/20050709.FIG0189.html
V. G.
[09 juillet 2005]

Avoir une hémoglobine du sang de type C (Hb C), est synonyme d'anémie pour
les Africains de l'Ouest qui présentent cette particularité. Chez les Dogons
du Mali ou les Moussi du Burkina Faso, elle est aussi synonyme de résistance
aux formes les plus virulentes du paludisme.

La maladie affecterait près d'un Malien sur vingt, selon l'Organisation
mondiale de la santé. C'est sur cette résistance, connue depuis très
longtemps, que des chercheurs, dont Ogobara Doumbo du CHU de Bamako, se sont
penchés. Leurs résultats viennent de faire la couverture de la prestigieuse
revue britannique Nature (le 23 juin 2005). Ils ont mis le doigt sur une
protéine qui se présente à la surface des globules infectés par le parasite.
Chez les personnes «Hb C», la protéine est moins abondante.

Du coup, l'agglutination avec les globules rouges non infectées et les
autres tissus sanguins est réduite et le système immunitaire plus efficace.

«Cette recherche fondamentale est étroitement liée à ce que l'on fait en
recherche clinique sur les vaccins», commente Ogobara Doumbo. Son équipe
teste en effet deux candidats antipaludiques, en pays Dogon, depuis le
printemps 2003 pour le FMP1, et le printemps 2005 pour le FMP2. La stratégie
retenue par les scientifiques repose sur ces protéines de surface, afin de
«doper» le système immunitaire.

La première des trois phases d'essais est en cours, celle sur des sujets
sains, pour tester l'innocuité du vaccin. 40 personnes se sont portées
volontaires.

Les résultats définitifs du premier candidat vaccin seront rendus publics en
novembre prochain, lors de la quatrième conférence panafricaine sur le
paludisme, à Yaoundé (Cameroun).

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Un budget national de 150 000 euros

V. G.
[09 juillet 2005]

Il y a cent fois moins de chercheurs en Afrique noire, rapporté au nombre
d'habitants, qu'en France. Un tiers serait réellement composé de forces
vives pour la recherche, les autres étant sans labo ou travaillant comme
consultants (1). Ce qui donne pour le Mali, d'après le travail de Joseph
Brunet-Jailly, ancien représentant de l'IRD (Institut de recherche sur le
développement) sur place, 300 chercheurs et 860 enseignants à l'université
de Bamako et dans les grandes écoles, dont certains contractuels n'ont même
pas le niveau DEA. Et quelques dizaines de thésards. Une situation d'autant
plus problématique que le nombre d'étudiants ne cesse de croître : il a
triplé entre 1997 et 2003, quadruplé pour les sciences et techniques. L'Etat
consacre en fait seulement depuis sept ans une ligne de crédit spécifique à
la recherche. Elle était en 2003 de 150 000 euros.

(1) L'Etat des sciences en Afrique, IRD et ministère français des Affaires
étrangères, avril 2002.