Etudes contestables, marketing efficace : un livre démonte les ressorts du
"mythe Prozac"
LE MONDE | 11.11.04
http://www.lemonde.fr/web/recherche_articleweb/1,13-0,36-386672,0.html
Tout a commencé par un colis enveloppé de papier kraft déposé un beau matin
sur son paillasson. Sans cette précieuse liasse de documents en provenance
des Etats-Unis, qui recelait les études cliniques ayant permis
l'autorisation de mise sur le marché du Prozac, en 1987, Guy Hugnet ne se
serait certainement pas risqué à cette plongée en profondeur au pays des
psychotropes. Dans "Antidépresseurs, la grande intoxication", ce journaliste
indépendant, ancien cadre de l'industrie pharmaceutique, démonte avec
précision et efficacité les mécanismes qui ont amené les antidépresseurs de
seconde génération, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la
sérotonine (ISRS), à devenir quasiment des produits de consommation courante
en France.
Preuves à l'appui, il inspecte les fondations du "mythe Prozac", affirmant
tranquillement que la petite gélule blanche et verte est une "molécule à
peine plus efficace qu'un placebo dans la dépression et qui a pourtant fait
un tabac dans le monde entier".
Le dossier NDA n° 18-936, qu'a réussi à se procurer Guy Hugnet, est
constitué des quatre études cliniques contre placebo retenues par la Food
and Drug Administration (FDA) pour autoriser le laboratoire pharmaceutique
Lilly à mettre sur le marché sa molécule, la fluoxétine (Prozac). Surprise !
deux de ces études ne révèlent aucune supériorité du Prozac sur le placebo ;
une autre indique qu'il existe un effet sur un nombre limité de personnes
qui prenaient également des anxiolytiques et des hypnotiques ; et la
dernière montre une efficacité plus grande du Prozac, mais sur un
échantillon infime de 37 patients. "Aussi stupéfiant que cela puisse
paraître, si l'on fait le total des patients ayant été au bout des essais
cliniques, on aboutit au nombre incroyablement faible de 286 patients, écrit
Guy Hugnet. Voilà le socle scientifique à partir duquel la "pilule du
bonheur" a pu rayonner sur le monde entier et réaliser l'un des chiffres
d'affaires les plus importants dans l'histoire du médicament."
A peine lancé sur le marché, le Prozac accède rapidement au statut envié de
"blockbuster", ces médicaments, piliers de l'industrie pharmaceutique, qui
génèrent un chiffre d'affaires de près de 1 milliard de dollars par an.
Pressentant que les troubles psychiques ouvraient un formidable marché
commercial, les laboratoires commercialisant les ISRS ont révolutionné
l'approche de la dépression en mettant leurs molécules "entre les mains des
généralistes".
Réputés faciles à prescrire et ne présentant que peu d'effets secondaires,
les Prozac, Zoloft et autres Deroxat ont fait alors l'objet d'une politique
de marketing agressive, relayée auprès des médecins par des bataillons de
visiteurs médicaux et une myriade de publications dans la presse
spécialisée. Tout en fabriquant des médicaments, les laboratoires
"fabriquent aussi, de manière moins visible, des points de vue sur les
maladies", explique le Gallois David Healy, professeur de psychiatrie et de
neuropsychopharmacologie, dans Le Temps des antidépresseurs (Seuil, coll.
"Les empêcheurs de penser en rond", 2002).
L'un des grands mérites de l'enquête de Guy Hugnet est d'éclairer la toile
de fond de l'explosion de la consommation des antidépresseurs. L'arrivée sur
le marché de la "molécule miracle" coïncide avec le triomphe, dans les
années 1980, de l'approche biologique de la psychiatrie sur une clinique
plus classique, centrée sur le sujet. Fondée sur les critères du Manuel
diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) américain, cette
vision des troubles psychiques a essaimé dans le monde entier. "En matière
de troubles mentaux, nous sommes tous devenus des Américains", note l'auteur
avec ironie.
Les troubles psychiques sont dorénavant décrits comme une collection de
symptômes, tous susceptibles d'être corrigés par des médicaments. L'auteur
estime qu'il existerait une "alliance objective" entre la psychiatrie
biologique et l'industrie pharmaceutique : "C'est cette révolution qui
explique en grande partie l'essor fulgurant des diagnostics de dépression
et, partant, des prescriptions d'antidépresseurs." C'est à cette
"médicalisation de l'existence", tendue vers un seul but, "la consommation
maximale", que ce livre invite à réfléchir, sinon à résister.
Cécile Prieur
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 12.11.04