Détecter les médicaments contrefaits en un tournemain
Des chimistes de l’Université de Montréal ont aidé Santé Canada à perfectionner ses méthodes
26 mai 2014
Pauline Gravel
LE DEVOIR - Science et technologie
http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/409223/detecter-les-medicaments-contrefaits-en-un-tournemain
La semaine passée, Interpol annonçait avoir mené le plus grand raid de son histoire contre le commerce de médicaments contrefaits. Entre le 13 et le 20 mai, les policiers et les douaniers de 110 pays ont saisi plus de 9,3 millions de faux médicaments.
À la frontière canadienne, on en a intercepté près de 140 000. Cette opération, baptisée Pangea VII, a conduit à l’arrestation de 239 suspects et à la fermeture de plus de 10 000 sites Internet illicites. « La vente par Internet a contribué à l’explosion de la contrefaçon de médicaments, car elle a permis l’accès à des médicaments sans ordonnance du médecin », souligne Alexandra Furtos du département de chimie de l’Université de Montréal.
Parmi les médicaments saisis lors du raid de la semaine passée figuraient des antibiotiques, des antalgiques, des hormones thyroïdiennes, des anxiolytiques et des insulines. Mais au cours des deux dernières années, les douaniers se sont emparés de médicaments anticancéreux, comme l’Avastin et l’Herceptin, d’antidépresseurs, de vaccins contre la grippe H1N1 et de médicaments pour traiter les troubles de l’érection contrefaits.
Devant l’ampleur du phénomène, Santé Canada a sollicité la collaboration des chimistes de l’Université de Montréal pour améliorer ses méthodes de détection des faux médicaments. La professeure de chimie analytique instrumentale Karen Waldron, Alexandra Furtos, spécialiste en spectrométrie de masse, et l’étudiant Philippe Lebel ont mis au point une méthode qui permet de déceler et de quantifier toutes les molécules présentes dans un médicament en cinq fois moins de temps que les méthodes actuellement utilisées par les services frontaliers.
Technique de balayage
La méthode en question consiste en une chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse (LC-MS). Habituellement, cette technique sert à vérifier si certaines molécules connues, comme le principe actif du médicament ou des variantes qui auraient été synthétisées par des laboratoires clandestins, sont présentes dans l’échantillon. « On établit au départ une liste de molécules [qui ont déjà été découvertes dans des médicaments contrefaits] et on recherche ces molécules dans le produit que l’on doit analyser.
C’est ce qu’on appelle une analyse ciblée d’un médicament », explique Mme Furtos avant de préciser que la spectrométrie de masse permet de reconnaître les différentes molécules à leur masse moléculaire.
« Si on examine un comprimé d’aspirine, on recherchera le poids moléculaire de l’acide salicylique, qui est la molécule active de l’aspirine », donne-t-elle en exemple. « Mais la nouveauté de notre méthode est qu’au lieu de procéder uniquement à une analyse ciblée qui vise à retrouver le poids moléculaire de certaines molécules bien précises, elle fait un balayage », souligne la chimiste.
La méthode de balayage permet d’identifier tous les poids moléculaires présents dans le médicament analysé, donc toutes les molécules présentes, y compris les molécules qui n’avaient pas été ciblées au départ, et dont on ne connait pas encore l’existence. « Si, dans les mois qui suivent, une nouvelle molécule est rapportée dans la littérature, on pourra consulter à nouveau nos données pour voir si cette nouvelle molécule qui n’était pas ciblée au début était présente dans les médicaments que nous avons étudiés », fait remarquer la chercheuse avant d’ajouter que cette méthode pourrait être très utile dans la lutte antidopage.
« Il y a une course entre ceux qui font la synthèse de nouveaux analogues des stéroïdes [dans le but d’échapper au contrôle] et ceux qui en font le contrôle. Traditionnellement, on avait une liste de dizaines, voire de centaines de molécules interdites dont on connaissait l’existence et que l’on ciblait. Mais comme le marché[des stéroïdes] est extrêmement dynamique, il y a toujours de nouvelles molécules qui apparaissent. Or, le volet balayage permettra de retracer ces nouvelles molécules dans les données acquises. »
L’équipe de l’Université de Montréal a testé sa nouvelle méthode sur une trentaine de médicaments et produits naturels censés traiter la dysfonction érectile, dont plusieurs avaient été saisis aux frontières canadiennes. « Ces médicaments, tels que sont le Viagra, le Cialis et le Levitra, font très souvent l’objet de contrefaçon. Car comme il est souvent embarrassant pour les hommes de parler de ce problème délicat à leur médecin, plusieurs se procurent des médicaments sur Internet, ce qui leur permet de contourner le contact direct avec le médecin. Sauf qu’on n’a pas de contrôle sur ce qu’on achète sur Internet », signale Mme Furtos.
Les chercheurs ont d’abord ciblé 82 molécules qui avaient déjà été identifiées dans ces médicaments contrefaits. Ils ont pu retracer les trois principes actifs d’origine que contiennent respectivement le Viagra, le Cialis et le Levira, 68 analogues de ces principes actifs, c’est-à-dire des molécules qui copient l’activité biologique des médicaments originaux, mais dont la structure a été légèrement modifiée dans le but de contourner les brevets qui protègent les médicaments d’origine, ainsi que 11 produits naturels. « Les gens sont souvent moins méfiants à l’égard des produits naturels. Ils oublient que ces produits ne sont pas toujours inoffensifs et sécuritaires », prévient Mme Furtos.
Plus performante
La nouvelle méthode s’est avérée beaucoup plus performante en vitesse d’exécution et en sensibilité que les techniques classiques. De plus, elle a permis d’engranger des données sur de nouveaux composés qui n’ont pas encore été découverts. « En révélant la signature spécifique des différentes molécules que contient un produit contrefait, la nouvelle méthode peut aussi aider à établir l’origine du laboratoire qui a synthétisé ces produits », souligne Mme Furtos.
Les médicaments contrefaits sont dangereux pour la santé publique, préviennent les chercheurs, car ils peuvent contenir un principe actif modifié qui n’a pas fait l’objet d’études complètes de toxicité et d’efficacité comme les molécules originales. Ils peuvent inclure des molécules actives, mais qui sont en concentration insuffisante, voire carrément absentes, ou qui ont été remplacées par des molécules ayant une action biologique tout autre.
Nadia OUARO / DOHINnadia_dohin@hotmail.com