Monopole, règles d'installation et de propriété
Le rapport Attali met la pharmacie en pièces
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Remis officiellement hier au président de la République, le rapport Attali
censé doper la croissance envisage notamment d'ouvrir les professions
réglementées à la concurrence, dont celle de pharmacien. Comme on pouvait
s'en douter, ces propositions sont très mal accueillies par les officinaux
qui rappellent à Nicolas Sarkozy ses engagements de campagne.
LA COMMISSION présidée par Jacques Attali a remis officiellement hier au
président Nicolas Sarkozy son rapport sur « la libération de la croissance
française », dont le contenu avait largement été défloré par de nombreuses
fuites dans la presse quelques jours auparavant.
Parmi les vingt « décisions fondamentales » censées doper la croissance, le
rapport propose d'«ouvrir très largement les professions règlementées à la
concurrence sans nuire à la qualité des services rendus». C'est ainsi que
les pharmaciens se retrouvent aux côtés des coiffeurs, des chauffeurs de
taxi, des vétérinaires, des greffiers, des notaires et autres huissiers de
justice. Le rapport Attali s'attaque clairement aux trois piliers de
l'officine française et propose pas moins que la suppression du numerus
clausus à l'installation, l'ouverture du capital des pharmacies à des
non-pharmaciens, et un monopole réduit aux seuls médicaments sur ordonnance.
Mésusage et surconsommation. Les réactions des responsables ordinaux et
syndicaux, interrogés par « le Quotidien », sont particulièrement vives.
Jean Parrot, président de l'Ordre national des pharmaciens trouve
«affligeant qu'un homme de sa qualité Jacques Attali puisse traiter avec
une telle légèreté et une telle injustice un métier aussi important que le
nôtre en termes de santé publique et de prise en charge de la population,
affligeant qu'il ne le voit que sous l'angle purement économique, qu'il
focalise sur la liberté des prix et la volonté d'abaisser les prix de la
médication officinale alors que 90% de notre métier se fait avec
l'assurance- maladie, dans le cadre de prix encadrés».
«Cela correspond au bon de commande de Michel-Edouard Leclerc, s'insurge
Gilles Bonnefond, secrétaire général de l'Union des syndicats de pharmaciens
d'officine (USPO). Il veut casser les règles d'installation de l'officine,
mais il s'aperçoit qu'en détruisant ce réseau, il faut un autre système pour
que des pharmaciens restent ou s'installent dans des zones déficitaires. Il
propose de remplacer notre réseau actuellement bien installé avec un léger
surplus dans les grands centres-villes qui date de l'époque où
l'installation n'était justement pas règlementée par des mesures
incitatives. Mais il faut de l'argent. Alors quel est l'intérêt de remplacer
un système efficace par un autre qui demande de l'argent? Qui va payer? La
Sécurité sociale comme pour les médecins? On est face à un véritable
non-sens.»
Selon Philippe Gaertner, président de la Fédération des syndicats
pharmaceutiques de France (FSPF), «la commission Attali est dans une logique
de développement de la croissance. Il faut s'interroger sur la manière de
développer de la croissance pour une officine. Multiplier les ventes de
médicaments ne répond pas aux impératifs de santé publique, à l'heure où on
pointe du doigt le mésusage et la surconsommation. Il y a d'autres pistes à
développer, la pharmacie peut y participer mais pas par le volume de
médicaments vendus. Le rapport Attali, comme celui de Beigbeder, est
incompatible avec la santé publique».
Pour les représentants des officinaux, le rapport Attali est en totale
contradiction avec les promesses et les engagements obtenus par le
gouvernement jusqu'alors. «Il serait invraisemblable que ce rapport remette
tout cela en cause», note Frédéric Abecassis, porte-parole du mouvement des
Pharmaciens en colère. Claude Japhet, président de l'Union nationale des
pharmacies de France (UNPF), ajoute qu'il est aussi en contradiction avec le
vote des parlementaires quant au maintien du numérus clausus et son
adaptation. «Nous demandons au président de la République qu'il respecte les
décisions du gouvernement, des parlementaires, des services de l'Etat et ses
propres engagements. Nous verrons ce que M. Sarkozy décide de garder dans ce
rapport, puis ses choix seront examinés et débattus au Parlement. L'UNPF
sera là pour combattre en faveur de la profession.»
Faire entendre sa voix. A l'USPO, on s'indigne contre la remise en cause du
principe de précaution par Jacques Attali. Selon Gilles Bonnefond, cela le
«disqualifie pour parler de santé». En outre, il précise qu'un pharmacien
chez Leclerc, «c'est un chef de rayon, ce n'est pas du tout le même métier
qu'un pharmacien d'officine, chargé d'éviter les redondances et la
surconsommation et de contrôler les médicaments demandés».
Le président de l'Ordre tient à rappeler que le réseau officinal actuel est
l'aboutissement de soixante années d'évolution marquées par l'actualisation
régulière des textes. «Dans quelques années, il n'y aura plus ni dentiste,
ni généraliste à la campagne, mais on trouvera encore des pharmaciens grâce
à notre loi de répartition démogéographique. C'est justement ce que M.
Attali veut déréguler. Le pharmacien est la porte d'entrée du parcours de
soins, ce n'est pas un simple commerçant même s'il termine par un acte
payant. Rappelons que, chaque nuit, 1500 pharmaciens sont de garde, que leur
métier évolue et qu'ils mettent leur connaissance à jour de façon
perpétuelle, qu'ils vont pouvoir renouveler les ordonnances de médicaments
dans le cadre de maladies chroniques. Face à tous ces services à la
population, en plus de ce que nous mettons en place dossier pharmaceutique,
permanence des soins il n'y a aucune reconnaissance. Si demain il y a une
pandémie ou un risque nucléaire, la réponse passera par les pharmaciens.»
Très irritée, la profession attend désormais la décision de Nicolas Sarkozy.
Déjà, elle réfléchit aux façons de se mobiliser et de faire entendre sa
voix. Frédéric Abecassis confie : «Les officinaux sont très attentifs, nous
recevons des mails et les appels de pharmaciens de base, de présidents de
syndicats départementaux qui proposent des actions collectives, notre site a
largement augmenté le nombre de visites par jour et même le nombre
d'inscriptions et de cotisations. Pour ma part, j'ai écrit au président de
la République lundi pour lui rappeler ses engagements, notamment celui
d'être un président qui tient ses promesses, et les raisons de santé
publique qui ne permettent pas la mise en oeuvre des propositions du rapport
Attali. La profession est en mouvement.»