[e-med] Initiative de Bamako: quelques réflexions

(Quelques réflexions de la part de la Communauté de pratique sur la
financement de la santé en Afrique qui fait partie de Harmonization for
Health in Africa comme E-med.CB)

Initiative de Bamako: quelques réflexions pour clôturer notre série

02/10/2014
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2014/02/initiative-de-bamako-
quelques-rflexions-pour-clturer-notre-srie.html#comments>

Jean-Benoît Falisse

Cela fera bientôt 27 ans que l'Initiative de Bamako a été lancée et que la
participation communautaire est entrée au c¦ur des politiques de santé en
Afrique. Au travers de huit interviews
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2012/10/srie-sur-les-25-ans-de
-linitiative-de-bamako-la-participation-communautaire-dans-la-sant-mise-en-
contexte.html>, d¹une réflexion personnelle, et surtout de vos nombreux
commentaires, en français comme en anglais, nous avons pu apercevoir la
complexité de ce qui un jour fut la « solution miracle » de la
participation communautaire. Le débat n¹est certainement pas clos mais la
série touche à sa fin et je me livre donc à l¹exercice un peu périlleux
d¹en faire une synthèse très subjective, qui comme souvent, apporte plus
de questions que de réponses.

Tout d¹abord, notre série a permis de replacer l¹Initiative de Bamako dans
le continuum des stratégies et politiques de santé internationale (global
health dirions-nous aujourd¹hui). Les sources d¹inspiration de Bamako
sont, de prime abord, un peu floues, quelque part entre les « médecins aux
pieds nus » chinois et la conférence d'Alma-Ata sur les soins de santé
primaires en 1977. Cependant, l¹interview de Walter Kessler
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/10/msf-et-les-magasins-de
-sant-au-mali-la-gense-de-linitiative-de-bamako.html> nous montre comment
au début des années 1980, Médecins Sans Frontières a mis en place, au Mali
et ultérieurement au Tcad, des initiatives qui ont inspiré Bamako et lancé
les premiers comités de santé. Susan Rifkin
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2012/11/srie-25-ans-de-linitia
tive-de-bamako-interview-de-susan-rifkin.html> et Agostino Paganini
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/04/april-17th-2013.html&gt;
expliquent le relatif succès de l¹initiative à ses débuts, grâce à
l¹implication de terrain de l¹UNICEF et au leadership charismatique et
dynamique du duo de têtes formées par le Docteur Mahler (OMS) et Mr. Grant
(UNICEF). Comme le préfigure déjà l¹expérience de MSF avec les magasins de
santé dans les années 1980, la participation prônée par Bamako s¹inscrit
dès le début en parallèle avec l¹introduction du recouvrement des coûts,
que les Etats justifient par la crise de la dette. Dès ses origines,
l'Initiative de Bamako revêt donc une double facette dont même cette
série, se focalisant pourtant exclusivement sur les aspects de
participation communautaire, n'aura pu se défaire. Côté pile, il y a
l'émancipation des communautés et leur auto-prise en charge, et côté face,
il y a un accès « plus cher » aux soins. La question, qui se pose toujours
aujourd'hui, et qui est répondue par la négative par Sophie Witter
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/07/linitiative-de-bamako-
25-ans-aprs-une-rflection-personnelle.html>, est de savoir s¹il y a un
sens à continuer à lier les deux.

Une fois sortie de ses origines malienne, la participation communautaire
version Bamako, avec le comité de santé comme mécanisme central, se répand
comme une trainée de poudre en Afrique. Cependant, le contexte est très
souvent négligé, et des stratégies qui marchent à certains endroits
fonctionnent nettement moins bien à d¹autres. Il n¹y a pas de taille
unique, comme l¹illustrent les expériences de RDC
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/02/srie-25-ans-de-linitia
tive-de-bamako-la-participation-communautaire-comme-outil-de-reconstruction
-post-conflit-premire-partie-de-linterview-avec-le-programme-tuungane-de-ir
c.html>, où le principe passe bien, et de l¹Ouganda voisin, où le principe
de gestion communautaire de la santé va à contre-courant des pratiques
traditionnelles
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/05/participation-communau
taire-en-afrique-ma-connaissance-de-ma-propre-socit-tait-en-contradiction-a
vec-la-thorie-entretien-avec-fred-golooba-mutebi.html>. Une fois passé
l¹enthousiasme initial, les initiatives de participation communautaire,
qui sont de moins en moins soutenues par les Etats, éveillent la
désagréable suspicion d'un désengagement des Etats vis-à-vis de de la
santé de leurs populations. La participation communautaire ne s¹impose
pas. Néanmoins, pour rester dans l¹esprit de la « santé pour tous
»,humaniser les rapports à la santé
<Harare +50: Pour une Afrique en bonne santé
ante/> et développer des systèmes non-technocratiques dans lesquels la
santé est comprise de façon globale, la prise en main par la communauté
elle-même reste une piste prometteuse. C¹est d¹ailleurs dans cet esprit
que la troisième recommandation de la récente conférence de Dakar
<http://www.health4africa.net/wp-content/uploads/Conference-de-Dakar-Rappor
t-final-FR.pdf> parle de renforcer les capacités de la population pour en
faire un « véritable partenaire pour l¹analyse de ses problèmes de santé,
et pour la planification, l¹exécution et l¹évaluation des interventions de
santé ».

Au moment d¹écrire ce billet, l'Initiative de Bamako est bel et bien morte
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/04/interview-avec-agostin
o-paganini-22-linitiative-de-bamako-est-morte-il-y-a-longtemps.html>. Et
depuis longtemps. Le volet recouvrement des soins est allègrement
critiqué. Le volet participation communautaire, plus gourmand en
ressources, facilement détourné à des fins politiciennes, et aux effets
moins rapides et directs que prévus, n¹a pas non plus été la solution
miracle attendue. Néanmoins, l¹idée de rendre aux populations une place
plus centrale dans leurs soins continue à vivre. En différents endroits du
globe, de nouvelles formes de redevabilité
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/01/srie-25-ans-de-linitia
tive-de-bamako-de-la-participation-communautaire-la-redevabilit-communautai
re-interview-avec-sassy-molyneux.html> des prestataires de santé par
rapport à leurs usagers et d¹implication directe des citoyens dans leur
santé, se mettent en place. Pour fonctionner, elles doivent davantage
tenir compte des situations locales et être intéressantes pour les
populations qui participent ; la communauté a besoin de voir son intérêt à
s¹impliquer
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/10/msf-et-les-magasins-de
-sant-au-mali-la-gense-de-linitiative-de-bamako.html>. C'est en somme ce
que nous disent les responsables du projet Tuungane d¹IRC
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/02/srie-25-ans-de-linitia
tive-de-bamako-la-participation-communautaire-comme-outil-de-reconstruction
-post-conflit-premire-partie-de-linterview-avec-le-programme-tuungane-de-ir
c.html>, qui a généralisé une approche participative pour reconstruire les
communautés (et leurs services de santé) dans l¹Est de la RDC, et le Dr.
Canut du Burundi qui nous montre comment les agents de santé
communautaires
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2013/09/quand-la-participation
-communautaire-rencontre-le-financement-bas-sur-la-performance-au-burundi.h

peuvent devenir d¹importants auxiliaires du système de santé, si ils

sont correctement incités. La participation communautaire ne s¹improvise
pas, l¹exemple des ASACO du Mali
<http://www.healthfinancingafrica.org/3/post/2012/12/srie-25-ans-de-linitia
tive-de-bamako-lexprience-des-asaco-au-mali.html> nous montre qu¹un
investissement soutenu et une solide organisation sont nécessaires pour
faire perdurer le système. Une fois dépassée la vision naïve qu'on
pourrait avoir de la communauté (cette dernière va, ex nihilo, subitement
s¹organiser pour améliorer sa santé), le défi semble être de favoriser la
participation en trouvant des façons de l¹induire et de la maintenir, sans
pour autant la manipuler.

Dans cette optique, la recherche est toujours balbutiante et plus d’études sont nécessaires, probablement en utilisant des méthodes mixtes qui vont au-delà de la simple étude de cas. Il est essentiel de mieux comprendre le lien entre les structures de santé et leurs usagers. Comment se construit la participation des populations? Comment mène-t-elle (ou non) à une amélioration de leur santé? Si le processus n’est pas linéaire, comment en rendre compte? Vingt-sept ans après l'Initiative de Bamako, nous en savons toujours très peu sur l’impact des stratégies de participation communautaire sur la santé et l’accès à la santé des populations ; surtout en comparaison aux études sur d’autres grandes stratégies de global health comme les mutuelles, le financement basé sur la performance, ou encore la gratuité.

L'éléphant dans la salle de cette série, c'est la question du pouvoir. La participation communautaire est fondamentalement une question de pouvoir, disputé entre staff médical, autorités médicale et population, ou au sein de la population elle-même. Elle ne se limite pas non plus au strict cadre médical. L'aventure malienne, la chronologie de la mise en place des mécanismes de participation communautaire en Ouganda, ou le système ASACO nous rappellent que la participation est ‘politique’, dans le sens de la gestion des affaires publiques. Si ce n’était plus le cas, si la dimension de pouvoir était retirée de la participation communautaire, nous n’aurions plus à faire qu’à un pastiche de participation, une coquille vide qui perdrait rapidement de son intérêt. Plutôt que de continuer à éluder la question du pouvoir et d’habiller la participation communautaire des habits d’une question « technique », il est essentiel de reconnaitre que la question de la participation est fondamentalement celle de la redistribution du pouvoir et des prises de décisions sur l’organisation et les orientations des soins de santé.

Finalement, cette série nous rappelle qu’il n’y a pas de stratégie miracle en santé publique internationale. Comme le financement basé sur la performance, comme la gratuité des soins, et comme toutes les grandes stratégies de global health, la participation communautaire ne peut suffire, à elle seule, à atteindre la santé pour tous. D’abord parce que l’idée doit muter au contact du terrain et ensuite parce qu’elle n’est qu’un élément, qui répond à une partie des questions, et qui doit s’articuler à d’autres stratégies qui répondent à d’autres questions.

Bonjour à tous.

Je m'excuse si je me permets de vous livrer mes quelques réflexions et
expériences sur l'initiative de Bamako au Mali. Je ne parle pas d'ailleurs,
car je préfère de me concentrer sur ce que je connais un peu bien.

1. J'ai eu la chance de participer, à l'époque, au Groupe de Réflexion sur
la mise en œuvre de l'IB au Mali. Je veux dire à tous ceux qui pussent
actuellement à la gratuité des soins de premier niveau que, quand nous avons
proposé de passer des soins gratuits pour tous au principe du recouvrement
des coûts, nous ne l'avons pas fait avec gaieté de cœur... Nous étions bien
conscients qui il s'agissait en réalité du principe du "pauvre payeur"...
Mais il faut aussi dire qu'en réalité le principe de la "gratuite pour tous"
s'était transformée en "rien pour personne" et que l'ordonnance était une
sorte de gris-gris que le soignant octroyait aux patients bien sachant qu'il
n'aurait pas pu se procurer les médicaments prescrits. Je rappelle aussi
qu'au départ le recouvrement devait concerner exclusivement les médicaments
et qu'il devait s'accompagner d'une politique rigoureuse de Médicaments
Essentiels Génériques et d'une pratique de prescription rationnelle par
niveau.

2. Par la suite, après la révolution de mars 1991, le Mali a décidé de
s'engager dans la reforme de la pyramide sanitaire, avec la mise en œuvre,
au premier niveau, de Centres de Santé Communautaires (CSCom) gérés par des
Associations de Santé Communautaire (ASaCo)... Il avait été décidé de
modéliser l'expérience positive de quelques CSCom urbains à Bamako, dont le
premier a été mis en place à Banconi, pour l'appliquer partout au Mali en
milieu rural et même désertique... Derrière le mot d'ordre de l'autogestion
de la santé par les communautés elles mêmes, nous avons assisté en réalité
au retrait de l'Etat du premier niveau de soins, répondant ainsi à un des
dictat de l'ajustement structurel au quel le Mali démocratique continuait à
être soumis.

3. C'est ainsi qu'au recouvrement des coûts des médicaments on a ajouté la
tarification des actes de soins. Le principe était d'attendre l'autonomie
financière et de gestion du CSCom, avec la séparation des caisses: la prise
en charge des salaires du personnel soignant (minimum un infirmier et une
matrone) par la tarification; la prise en charge du renouvellement des
stocks et du salaire du gérant du Dépôt de Médicament par le recouvrement
des MEG. En même temps, il a été décidé de gommer le "vrai" premier niveau
de soins dans le villages où il n'y avait pas de CSCom, livrant à aux mêmes
les agents de santé villageois et les matrones villageoises. L'idée était
que le premier niveau de contact entre le Système de Santé et la population
devait être le CSCom, qui devait fournir à la population le Paquet minimum
d'Activités (PMA) sanitaires.

4. Cela a eu au départ un impact catastrophique sur les indicateurs
sanitaires, à commencer par la mortalité maternelle et infantile, mais aussi
par la couverture vaccinale, car le principe était que la population devait
se rendre au CSCom pour avoir accès aux soins... Donc, les activités du PEV
n'ont pas eu les appuis nécessaires...

5. Fort heureusement, dans la pratique, certains "intégrismes" du départ ont
été fléchis par le pragmatisme des hommes de terrain, et on a commencé à
mettre en place les stratégies avancées, à revitaliser les maternités
rurales en les renommant "Postes avancées de Santé, et à organiser des
réseaux de relais communautaires. Aujourd'hui on parle beaucoup d'Agents de
Santé Villageois. Malheureusement, le PEV n'a pas été revitalisé, en
préférant se lancer dans une série infinie de "Campagnes de Vaccination",
avec la bénédiction des "Hautes autorités de l'Etat" et des principaux
bailleurs de fonds...

6. Aujourd'hui plus de 1.000 CSCom sont opérationnels au Mali, mais d'autres
nœuds restent encore à résoudre... Les principaux étant, selon moi: (i)la
disponibilité, la prise en charge et le plan de carrière du personnel
qualifié dans les CSCom; (ii) la viabilité du principe de l'autonomie
financière des CSCom dans les aires à faible concentration de la population;
(iii) l'accès à la santé des populations à faible niveau de revenu et (iv)
la qualité et la prise en charge des Agent de Santé Villageois...

7. Un autre problème à souligner est qu'au premier et au deuxième niveau de
la pyramide sanitaire, les médicaments ne sont presque toujours ni gérés ni
supervisés par des pharmaciens... Les problèmes qu'en découlent sont
évidents. Nous pensons qu'il faudrait institutionnaliser la fonction de
Pharmacien Chef du District Sanitaire, avec la responsabilité de gérer les
MEG au niveau des Dépôt Répartiteurs des Centres de Santé de Référence et de
superviser les Dépôt de Vente de MEG des CSCom...

8. L'accessibilité financière aux soins est actuellement remise sérieusement
en question, surtout en milieu urbain, par l'abandon presque généralisé de
la prescription en DCI et par le développement anarchique de prescriptions
redondantes et fantaisistes... Sans cacher les risques pour la santé des
patients.

9. Il ya actuellement une grande discussion en cours sur la gratuité des
soins du premier niveau, qui a été en particulier relancée dans le cadre des
interventions d'urgence suite à la crise... Moi, je ne suis pas en principe
contre la gratuité, car je reste convaincu que la santé devrait être un
droit "opposable" pour tous... Cependant, il faut réfléchir davantage au
fait que la gratuité n'existe en réalité pas et que, si les patients ne
payent pas, quelques-uns doivent payer à leur place... Par contre, au Mali,
en dépit des efforts d'organisation et de communication, le développement
d'expériences de "tiers payant" reste toujours très timide... Donc, avant de
s'avancer sur la généralisation de la gratuité de soins pour les patients,
nous devons être certains que le système de santé communautaire ne s'écroule
pas, en nous ramenant au "rien pour personne" du départ. Je pense qu'en une
première phase il serait plus judicieux que l'Etat ou les Collectivités
Territoriales commencent par prendre en charge le Personnel Technique des
CSCom, au moins en milieu rural, tout en sauvegardant le principe
d'autonomie de gestion et de recouvrement des coûts de la plus parte des
médicaments…

10. Permettez-moi de rappeler, en fin, qu'en plus des barrières
géographiques et financières, existent aussi des barrières culturelles aux
soins de santé dites "modernes"... Pour pouvoir les briser, il faut essayer
de construire des passerelles entre les deux systèmes de soins (traditionnel
et conventionnel) qui se côtoient dans les villages. Même s'il y a au Mali
plusieurs expériences concluantes dans ce domaine, le financement relatif
est très difficile et timide... Cependant, nous pensons que
l'approfondissement de la décentralisation de la santé peut ouvrir des
pistes intéressantes d'action, car il ni peut y avoir une santé vraiment
décentralisée et communautaire sans la collaboration concertée et validée
entre les acteurs des deux médecines. La prise en compte des différents
aspects de la médecine traditionnelle dans le document du nouveau Plan
Décennal de Développement Sanitaire et Social, qui vient d'être adopté par le
Gouvernement du Mali, peut ouvrir des pistes importantes de recherche et
d’action.

Je tiens à m'excuser encore une fois… et merci pour votre attention et pour
votre bonne compréhension.

Dr Sergio Giani
Chargé des programmes
Aidemet Ong

Site web: www.aidemet.org