L'efficacité du Tamiflu, médicament recommandé par l'OMS, n'est pas
démontrée
LE MONDE | 17.10.05 | 13h53 . Mis à jour le 17.10.05 | 13h56
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3226,36-700131@51-644973,0.html
C'est la première fois, dans l'histoire de la pharmacologie et de la lutte
contre les maladies infectieuses, que des pays constituent des stocks
nationaux d'un médicament qui n'a pas véritablement démontré son efficacité
contre une maladie virale contagieuse à venir ; et une maladie dont on ne
connaît pas encore précisément à quel agent pathogène elle pourrait être
due.
Ce médicament est le Tamiflu, un antiviral de la multinationale suisse
Roche, devenu célèbre, ces dernières semaines, au motif qu'il pourrait
constituer une parade médicamenteuse efficace, à titre curatif ou préventif.
Cette menace a fait que le Tamiflu, molécule initialement connue des
virologues sous le nom d'oseltamivir, est depuis plus d'un an un
"blockbuster" (un grand succès commercial) médicamenteux sans précédent.
Peut-on raisonnablement parier sur les vertus du Tamiflu ? Les fabricants de
vaccins sont-ils en mesure de répondre au plus vite à la menace de cette
catastrophe que constituerait l'émergence d'une nouvelle pandémie grippale ?
Parce qu'ils sont désormais placés sous le feu de l'actualité
épidémiologique internationale, les laboratoires pharmaceutiques et les
producteurs de vaccins sont confrontés à des questions de santé publique
d'ampleur planétaire.
Depuis des mois, ces questions à fort pouvoir anxiogène ont mobilisé les
responsables sanitaires nationaux et internationaux. Mais elles commencent
de plus en plus largement à entrer dans le domaine public. Outre
l'intensification de la fabrication industrielle de masques individuels de
protection la France disposera bientôt d'un stock de 200 millions de ces
masques , la lutte contre une prochaine pandémie repose sur deux axes
essentiels : les médicaments antiviraux comme le Tamiflu d'abord, les
vaccins ensuite.
Comment comprendre ? Pour ce qui concerne le Tamiflu, de nombreuses
questions n'ont toujours pas trouvé de véritables réponses. A commencer par
celle concernant les raisons qui ont conduit l'Organisation mondiale de la
santé (OMS) à recommander à ses Etats membres la constitution en urgence de
stocks nationaux de ce produit. Mais la situation vient de se modifier
radicalement avec la publication dans la revue scientifique britannique
Nature d'une étude montrant que le virus H5N1, responsable de l'actuelle
épizootie, pouvait devenir résistant à cette molécule (Le Monde daté 16-17
octobre).
RÉSISTANCE DU VIRUS
Cette observation faite chez une adolescente vietnamienne ayant été infectée
par le virus H5N1 est d'autant plus inquiétante que cette jeune fille semble
impliquée dans le premier cas documenté de transmission interhumaine de ce
virus. Un scénario qui pourrait préfigurer l'émergence d'une pandémie tant
redoutée des autorités sanitaires. Demain, comment lutter contre elle ?
Découvert par la société californienne Gilead Sciences mais produit par la
multinationale pharmaceutique suisse Roche, le Tamiflu n'est pas la seule
parade médicamenteuse contre les infections grippales. Dans la même
famille celle des "inhibiteurs de la neuraminidase" un autre traitement
existe, le Relenza ou zanamivir, développé par une société australienne et
commercialisé par la multinationale GlaxoSmithKline.
Au vu de ce premier cas de résistance, des experts estiment qu'il
conviendrait de compléter les stocks nationaux de Tamiflu avec des stocks
équivalents de Relenza. A dire vrai, l'émergence de phénomènes de résistance
du virus H5N1 aux médicaments était redoutée des spécialistes. Interrogé sur
ce qu'il pensait de la multiplication de stocks nationaux de Tamiflu (Le
Monde du 7 septembre), le professeur Alain Goudeau, chef du service de
bactériologie-virologie du CHU de Tours, mettait en garde contre l'illusion
sécuritaire inhérente à la constitution, très coûteuse, de tels stocks.
Pour leur part, les responsables sanitaires français se sont régulièrement
félicités, ces derniers mois, d'avoir constitué un stock approchant les 17
millions de traitements. Aucune précision n'a été donnée quant au coût de
cette mesure. Il y a peu, une série d'autres analyses publiées dans la
presse scientifique internationale a démontré avec quelle rapidité les virus
de la grippe pouvaient trouver les solutions génétiques leur permettant de
résister de manière durable et croissante aux rares antiviraux disponibles.
C'est dans ce contexte que Roche doit faire face à une offensive menée par
des pays qui souhaitent produire cet antiviral sous une forme générique.
Confrontée à une situation de crise hors normes, la multinationale suisse
vient de faire un don de 20 000 traitements de Tamiflu à la Turquie pour
protéger les ouvriers travaillant dans des élevages de poulets. Deux
millions de doses ont également été mises à disposition de l'OMS.
Pour ce qui concerne les vaccins, l'ensemble des multinationales
concernées au premier rang desquelles Sanofi-Pasteur MSD, GlaxoSmithKline
(GSK) et Chiron ne produisent annuellement pas plus de 400 millions de
doses de vaccin conte la grippe "saisonnière". Le groupe Sanofi-Pasteur MSD
en produit 160 millions, GSK et Chiron assurant le reste.
Dans l'hypothèse de l'émergence d'une pandémie grippale résultant d'une
"humanisation" du virus H5N1, aucun vaccin ne serait disponible à court
terme. Pour autant Sanofi-Pasteur MSD a, le 15 septembre, conclu un contrat
de cent millions de dollars (83 millions d'euros environ) avec le
gouvernement américain pour la production d'un vaccin expérimental contre
l'actuelle souche H5N1 qui infecte les volailles. Un vaccin dont rien
n'indique qu'il pourrait être d'une quelconque efficacité pour l'espèce
humaine. La France a pris une initiative de même nature, à hauteur de deux
millions de doses vaccinales, sans jamais fournir les éléments rationnels et
financiers d'un tel choix.
Yves Mamou et Jean-Yves Nau