[e-med] Madagascar : jeu d'échecs contre le paludisme

Madagascar : jeu d'échecs contre le paludisme

07/06/2012 à 12h:54 Par Christophe Le Bec
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Le paludisme est en recrudescence dans les régions de l’est et du sud-est de
Madagascar. © Georges Mérillon/Fonds mondial de lutte contre le sida, le
paludisme et la tuberculose

Dans la lutte contre le paludisme, Madagascar est à la croisée des chemins.
Combinés à des causes conjoncturelles, les progès réalisés récemment dans le
traitement et la prévention de la maladie ont paradoxalement favorisé sa
recrudescence ces derniers mois. Le pays a donc plus que jamais besoin des
aides internationales mises en place jusqu'à présent pour venir à bout de
l'épidémie. Mais les bailleurs, confrontés à la crise, sont réticents.
Reportage.
Dans la lutte contre le paludisme, Madagascar est un cas à part. « Nous
devons faire face à des profils de malaria très différents selon les
régions. Sur les hautes terres, la maladie est peu présente : avec
l’altitude, l’air sec et la faible température, les moustiques s’y font
rares, mais des épidémies peuvent survenir. Sur la côte est de l’île en
revanche, la malaria touche un grand nombre de personnes tout au long de
l’année, avec des pics pendant la saison des pluies, de janvier à mars.
Quant à la côte Ouest, elle est dans une situation intermédiaire », explique
Philémon Bernard Tafanguy, secrétaire général du ministère malgache de la
Santé.

« Sur le plan biologique et sanitaire, Madagascar n’est pas une île, c’est
un continent, avec une biodiversité inégalée, ce qui complique la lutte »,
complète le professeur Christophe Rogier, directeur de l’institut pasteur
d’Antananarivo, où travaillent 250 chercheurs.

« L’anophèle, la famille de moustiques qui véhicule le parasite, est
présente sous cinq formes sur la Grande-île… Chacune d’entre elles a un mode
de vie particulier et est plus ou moins sensible aux insecticides »,
indique-t-il. Autre difficulté, en 2010, les scientifiques ont même établi
que la forme du virus du paludisme majoritaire en Asie, le « vivax »,
affectait désormais certains patients malgaches qui y étaient auparavant
insensibles.
Pourtant, en dépit de ces configurations multiples et mouvantes, Madagascar
faisait jusqu’à présent figure d’exemple en matière de politique de santé
antipaludéenne. Dans sa lutte, le pays a été épaulé par le Fonds mondial
contre le Sida, le paludisme et la tuberculose, qui appuie dans le pays un
portefeuille de programmes sanitaires et sociaux de 165 millions de dollars
contre la malaria à Madagascar, que ce soit dans les politiques de
préventions ou de traitement.

« Nous avons distribué 2,9 millions de moustiquaires dans les foyers
malgaches (pour 21 millions d’habitants, NDLR), mobilisé les agents
communautaires dans les villages auprès des femmes et enfants les plus
vulnérables, fait des campagnes d’aspersion d’insecticides dans les foyers…
», énumère Raymond Marcel Rajison, directeur du programme national de lutte
contre la malaria. Résultat de ces projets de prévention, le taux
d’incidence du paludisme sur l’ensemble de la population est passé de 90
pour mille 0 en 2 000 à moins de 10 pour mille en 2010.

Progrès notables

La Grande île a aussi fait des progrès notables en matière de diagnostic et
de traitement. « Désormais, les tests de diagnostic rapide (TDR) sont mis à
disposition gratuitement dans les centres de santé de base et les hôpitaux.
Cela permet non seulement de déceler le paludisme, mais aussi de ne pas
traiter abusivement des patients diagnostiqués tardivement », indique
Joëlline Solotiana, de la direction régionale de la santé de Tamatave, sur
la côte est.

« Madagascar fait partie des 9 pays [dont 8 africains] appuyés dans le cadre
de la facilité pour l’Accès aux médicaments à des prix abordables (AMFm). À
Madagascar, des médicaments ACT, à base d’artémisinine, les plus efficaces à
ce jour, sont mis à disposition du ministère de la Santé et des grossistes
privés, qui en financent seulement 10% du prix et les distribuent dans les
pharmacies et hôpitaux », explique Fabienne Jouberton, représentante de
cette initiative du Fonds mondial. Là encore, les résultats sont probants :
le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a été divisé par 5
entre 2003 et 2011. Et parmi les patients venues consulter, le taux de
morbidité est passé de 5% à 3% entre 2008 et 2011.

Pourtant, en mars et avril dernier, on a observé dans les régions de l’est
et du sud-est de Madagascar des pics de malaria alarmants en mars et avril
dernier. « Dans l’Est, le Sud-Est et le Sud-Ouest, on a constaté une nette
recrudescence de la maladie en mars et avril dernier », indique Raymond
Marcel Rajiron. Certaines zones du Sud-Est ont ainsi vu le nombre de cas
multiplié par huit ou dix.
Causes multiples

Derrière ces épidémies, les médecins et gestionnaires de la santé pointent
du doigt plusieurs causes : « D’abord, les moustiquaires distribuées en
2009, sont pour la plupart arrivées au bout de leur durée de vie réelle.
Même si elles sont censées être efficaces pendant trois ans, à l’usage, au
bout de deux ans elles ne protègent guère plus », estime Joëlline Solotiana.

Autre explication, les déplacements de populations venues des hauts plateaux
– une zone faiblement infectée – vers les côtes – où le paludisme est
endémique. « À Tamatave, poursuit Joëlline Solotiana, des grands projets
miniers se sont implantés dans la région. Avec le taux de chômage actuel
élevé, de nombreux jeunes d’Antananarivo sont descendus ici dans l’espoir
d’y trouver un travail. Or, comme leur système immunitaire n’est pas habitué
au paludisme, ils y succombent plus facilement, et sous des formes plus
graves ». Une hypothèse que confirme la visite du Centre hospitalier
universitaire de Tamatave, où la plupart des patients paludéens sont
originaires des hauts plateaux. Le cyclone Geneviève, qui a frappé l’île en
février dernier, a aussi entraîné une élévation du niveau de l’humidité
favorable à la prolifération des anophèles.

Réception de médicaments antipaludéens à la pharmacie d'un centre de santé
de la région de Tamatave.
© Georges Mérillon/Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la
tuberculose
Pour le secrétaire général du ministère de la Santé, Madagascar paie aussi
aujourd’hui la rançon de ses réussites contre la maladie. « C’est
inévitable, explique Philémon Bernard Tafanguy. Quand on augmente la
prévention, la population, moins confrontée à la maladie devient
nécessairement plus sensible aux épidémies », estime-t-il, rappelant la
nécessité de procéder au plus vite à la distribution de moustiquaires,
prévue en septembre 2012.

Financements
« La lutte contre le paludisme s’apparente à un jeu d’échec : il n’y a pas
beaucoup de pions : le moustique, le virus et l’homme, qui est non seulement
un malade, mais aussi un réservoir de la maladie. Avec ces trois agents du
paludisme, les combinaisons sont multiples », rappelle Christophe Rogier, de
l’Institut Pasteur. « C’est vrai, il faut surveiller les épidémies, mais on
ne peut pas regretter la sensibilité des populations mieux protégées. Dans
le passé, ceux qui y étaient plus exposés étaient plus résistants, mais
c’était au prix de nombreux morts », conclut-il, tout en appelant à ne pas
baisser la garde et à poursuivre la recherche sur ces sujets.

Pour cela, le pays aura besoin d’aide. Le pays traverse une crise politique
depuis 2009, qui a eu notamment pour conséquence de diminuer sensiblement
les ressources allouées au système de santé. En décembre, les responsables
de l’AMFm doivent décider s’il poursuivent ou pas l’approvisionnement en
médicaments ACT (à base d’artémisinine) des pays qu’ils accompagnent. Le
Fonds mondial se prononcera quant à lui à la mi-2012 sur son soutien au
système de santé malgache dans la lutte contre le paludisme, alors que les
pays donateurs européens, confrontés à la crise, s’interrogent sur les
financements qu’ils vont accorder à l’institution fondée en 2002.