Bonjour Fogué,
Merci pour avoir partagé
cette information.
Je suis malheureusement
désolé d'exprimer une voix dissonante, mais je ne comprends pas
pourquoi les dirigeants devraient obligatoirement investir à travers
le fonds mondial, qui ne concerne que trois maladies.
Tout d'abord, de
nombreuses maladies sont très mal évaluées en Afrique. Et pour
cause, les systèmes de surveillance épidémiologique font
cruellement défaut, justement du fait d'investissement concentrées
sur quelques priorités.
En tant que Camerounais,
sur un pays qui compte une prévalence à l'hépatite B de l'ordre de
12% et de 10% sur l'hépatite C, est ce que tu sais estimer le nombre
de décès alors que le Cameroun est dans les records mondiaux de
prévalence aux hépatites et que les co-infections avec le VIH font
de sacrés dégâts ?
Tu as certainement reçu
de ma part un message qui conteste les données publiées dans un
article paru dans The Economist (Hepatitis, the other killer) :
http://www.economist.com/blogs/graphicdetail/2013/07/daily-chart-21
Je considère qu'hormis
le cas de l'Egypte, les décès proposés sur les pays africains ne
correspondent pas à la réalité et sont très sous-estimés. Mes
contacts avec l'IHME, dont les estimations sont reprises dans cet
article et qui produit notamment le Global Burden of Disease, me
renforcent dans mes convictions qu'ils utilisent des biais
considérables ne leur permettant pas de correctement appréhender la
réalité des hépatites en Afrique. Il est absolument scandaleux, et
je pèse mes mots, de constater qu'aucun effort international n'est
réalisé pour correctement appréhender l'impact des hépatites en
Afrique; c'est la politique de l'autruche. Y a t-il une appréhension
de voir une autre grande priorité émerger et ainsi bousculer un
système figé ?
Le Pr Dominique Kerouedan
a écrit un message très sévère sur ce forum indiquant qu'il y
avait un manque de crédibilité dans les rapports internationaux. Je
suis entièrement d'accord avec elle et je le vois clairement sur les
hépatites. Il est aussi temps de dénoncer les effets pervers des
stratégies verticales sur toutes les maladies qui ne sont pas
sélectionnées, ce n'est pas de la santé publique.
Quelle est la
connaissance réelle de tous les acteurs sur les différentes
priorités de santé sur les pays africains. Je crois que ce n'est
pas la transparence qui règne. De nombreux chiffres internationaux
ne sont pas exacts et pourtant repris par tout le monde, et à la
base de justificatifs pour impulser des stratégies de santé.
J'aimerais que sur le
Cameroun par exemple on liste maladie par maladie le nombre de décès,
qu'on dise précisément comment ils sont calculés et avec quelles
sources. Une fois cela établi et de manière transparente, de
regarder quels sont les investissements qui sont réalisés sur
chacune des maladies, et in fine de regarder calmement quelles sont
les stratégies qui devraient permettre aux populations camerounaises
d'améliorer d'une manière globale et de la manière la plus
efficace possible les indicateurs de santé. Le Cameroun c'est près
de 90,000 décès d'enfants de moins de cinq ans par an, près de
34,000 sur le VIH (ONUSIDA, 2011), et on n'en sait rien sur les
hépatites. Mais avec près de 4,5 millions de personnes infectées
par une hépatite B ou C, le nombre de décès doit être
particulièrement important et bien plus élevé que le chiffre
totalement déconnecté de la réalité estimé par l'IHME (4,979 par
an) donné dans The Economist et qui sera ensuite repris de
manière consolidé dans le Global Burden of Disease diffusé
partout, en particulier vers les décideurs de santé. Je me permets
de noter que l'IHME estime qu'en France il y aurait 2 fois plus de
décès des hépatites que pour le Cameroun, avec environ 10 fois
moins de personnes infectées (sans parler des co-infectés) et un
accès aux traitements très large et de pointe, c'est no comment.
Par rapport au fonds
mondial, il faut quand même noter qu'en Afrique Sub-Saharienne le
nombre de nouvelles contaminations reste à un niveau
particulièrement élevé (entre 1,7 et 1,9 millions par an sur les 5
ou 6 dernières années sauf erreur de ma part), malgré de très
importants investissements. Peut-on réussir dans la lutte contre le
VIH avec une stratégie verticale sans un renforcement significatif
des systèmes de soins primaires qui sont souvent dans un mauvais
état (plus de 12,5% de mortalité infanto-juvénile par exemple au
Cameroun) ? J'en doute très fortement.
Enfin, tant donné les
co-infections, je ne vois pas la lutte contre le VIH réussir sans la
mise en oeuvre de politiques vigoureuses de lutte contre les
hépatites en Afrique. Sans compter que les co-infections ne sont que
la partie immergée de l'iceberg. Si les acteurs VIH parlent
régulièrement de co-infection VIH-VHC, il convient de ne pas
oublier les mono-infectés qui représentent l'essentiel des décès,
ni le VHB dont le nombre de décès en Afrique est considérablement
plus élevé que le VHC. Faudra t-il inviter un jour les patients
hépatites mono-infectés à se contaminer au VIH pour avoir accès
aux traitements ? Ou bien suggérer aux médecins africains de
tricher sur les ordonnances pour permettre à leurs patients
hépatites de disposer d'ARV en se faisant passer pour des patients
VIH (Cela commence déjà à être le cas et cela va très
certainement s'amplifier vu la tournure des évènements) ? Les
acteurs VIH peuvent-ils faire du plaidoyer uniquement sur les
co-infectés, ou uniquement sur le VHC en faisant abstraction des
mono-infectés ou du VHB, ce qui poussera encore vers de la
verticalité ?
Voici un effet paradoxal
d'avoir poussé vers des stratégies verticales. Les acteurs VIH
constatent sur le terrain les décès des co-infections mais se
plaignent d'avoir peu de données épidémiologiques fiables sur les
hépatites. Mais à qui la faute de cette situation ubuesque ? D'un
côté on craint de voir des budgets se disperser sur d'autres
priorités mais de l'autre on constate les dégâts faute
d'investissement sur les autres maladies.
Il est possible qu'il y
ait bien plus de décès des hépatites que du VIH à l'échelle
internationale. Les modélisations que nous avons vues sur les décès
des hépatites en Afrique nous montrent déjà qu'elles sont très
sous-estimées, et pourtant consolidées ensuite à l'échelle internationale pour offrir des chiffres globaux que tout le monde utilise.
Si j'étais François
Hollande je ne foncerais par tête baissée pour signer des dépenses
sur des stratégies qui sont au minimum partielles et où le système
d'une manière globale n'est pas transparent. En tant que citoyen
français je suis pour une augmentation de l'APD jusqu'à 0,7% de
PIB, mais certainement pas sur des bases que je ne comprends pas. On
peut critiquer la France sur le fait qu'elle n'atteignent pas les
0,7% mais je considère qu'on a pas à lui imposer de mettre tous ses
financements sur trois maladies.
Donc je pose des
questions, je comprends qu'elles soient parfois dérangeantes parce
que les problèmes de santé en Afrique ne peuvent se résumer à
trois priorités bien qu'elles concentrent les budgets, et qu'il est
plus que temps d'avoir une vision réellement intégrée de la santé
en Afrique et de baser les stratégies sur des chiffres sérieux,
complets et transparents pour tout le monde.
A défaut d'un système
totalement transparent comme l'a réclamé le Pr Kerouedan, et bien
on peut craindre une radicalisation des acteurs maladie par maladie,
comme des syndicats, qui devront utiliser eux aussi des méthodes
particulièrement offensives pour se faire entendre et les
populations africaines seront les premières à être pénalisées
(c'est déjà le cas). Est ce que je dois écrire à Françoise
Hollande pour lui demander de faire vérifier par ses services (ou
par des audits indépendants) tous les différents chiffres sur les
différentes maladies pour qu'il puisse agir de manière rationnelle
plutôt que sous la pression ?
La seule chose qui
importe c'est de connaître la vérité sur tous les chiffres avant
tout, il y a un devoir d'honnêteté intellectuelle vis à vis des
populations africaines. Sur la base de ce que j'ai vu sur les
hépatites en Afrique, j'estime que l'on ne la connait pas parce que les
systèmes de surveillance sont borgnes et les remontées statistiques
faussées. Les plaidoyers actuels se font sur la base de données
partielles.
A quand un fond mondial
pour la santé en Afrique où les investissements se feraient sur des
critères fiables et transparents de santé publique et où les
africains auraient la pleine maîtrise de leurs propres priorités et de leurs propres données statistiques ?
Merci et bonne journée
Fogué,
Bertrand