[e-med] Une journaliste dénonce une censure des labos dans la presse médicale (France)

Une journaliste dénonce une censure des labos dans la presse médicale
LEMONDE.FR | 05.04.11 | 11h08 . Mis à jour le 05.04.11 | 17h36
http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/04/05/une-journaliste-denonce-une-censure-des-labos-dans-la-presse-medicale_1502656_3224.html

L'affaire du Mediator a montré les liens parfois trop proches que peuvent
entretenir un grand laboratoire pharmaceutique comme Servier et les
autorités de santé. Mais l'influence des labos peut s'exercer aussi dans un
autre domaine : celui de la presse médicale.

Voici quelques jours, Virginie Bagouet a quitté Impact médecine après des
mois de conflit avec sa hiérarchie. Elle travaillait depuis février 2008
dans ce magazine spécialisé à destination des généralistes. Mardi 5 avril,
elle est auditionnée par la mission commune d'information du Sénat sur le
Mediator.
Mails et pièces à l'appui, la journaliste dénonce en effet des censures,
explicites ou implicites, de son travail, notamment par rapport à Servier.
Le journal, lui, estime avoir "respecté l'éthique".

ARTICLES EN RELECTURE CHEZ SERVIER ?

Craignant les foudres du laboratoire, l'un des principaux annonceurs de
l'hebdomadaire, la rédaction en chef aurait ainsi, selon l'ex-salariée,
refusé de parler du livre du docteur Irène Frachon, Mediator 150 mg, combien
de morts ? (Dialogues.fr, 2010).

Même après l'étude de la Caisse nationale d'assurance-maladie sur ce
médicament, qui confirmait, en octobre 2010, les craintes du Dr Frachon,
Impact médecine n'a pas fait état de ces critiques. "Notre rédactrice en
chef a accepté qu'une des journalistes fasse un article. Mais son papier,
très factuel, n'a finalement pas été publié. Raison invoquée par la
rédaction en chef : 'C'est trop sensible''', raconte encore Virginie
Bagouet.

Interrogée par Le Monde.fr, la directrice de la rédaction d'Impact Médecine,
Anne Prigent, relativise : "C'est vrai, nous n'en avons pas parlé, mais
comme l'ensemble de la presse. Nous n'avons pas de rubrique 'Livres' et nous
ne voyions pas la nécessité, à sa sortie en juin 2010, de revenir sur cette
affaire, puisque le Mediator a été interdit en 2009". Elle dément toute
"censure", "à moins que vous appeliez censure la réécriture d'articles mal
construits", et dénonce un "mauvais procès".

"NOUS NE SOUHAITONS PAS VOIR FIGURER LE GRAPHIQUE"

Autre exemple cité par la journaliste, qui concerne toujours le laboratoire
Servier : "J'ai été envoyée, fin août 2010, suivre un congrès de cardiologie
à Stockholm, où était présentée une étude importante de Servier sur un de
ses médicaments, le Procoralan. L'article que j'ai écrit a été envoyé en
relecture à Servier pour 'validation scientifique'", se souvient la
journaliste.

"J'étais en copie des mails, j'ai vu la relecture par le laboratoire. Des
modifications ont été apportées, dont une erreur." Et lorsque la journaliste
demande à sa rédactrice en chef des explications, Virginie Bagouet indique
qu'elle s'est vu répondre : "Servier est content".

Anne Prigent réfute en bloc : "Nous ne faisons pas valider nos articles par
Servier, ni par aucun autre laboratoire. Il peut arriver qu'il y ait
relecture, au niveau scientifique, par des experts, pour des précisions
techniques. Les conférences sont souvent en anglais et on décrit rapidement
des choses complexes, qui peuvent nécessiter des éclaircissements."
Contacté, le laboratoire Servier n'a pas souhaité répondre aux questions du
Monde.fr

Pourtant, des échanges de mails que Le Monde.fr a pu consulter posent
question. On y constate qu'une directrice de clientèle d'Impact Médecine est
en relation régulière avec un cadre de Servier à propos d'articles à
paraître. "Pour la relecture, êtes-vous là vendredi ?", lui demande-t-elle.
Ce dernier répond : "N'hésitez pas à m'envoyer les articles à relire."
Quelques mails plus tard, il écrit à la directrice de clientèle : "Je vous
confirme que nous ne souhaitons pas voir figurer le graphique."

"LES RÉDACTIONS SE METTENT AU SERVICE DES LABOS"

Pour expliquer les censures qu'elle dénonce, Virginie Bagouet avance une
raison avant tout économique. "Je n'ai pas le chiffre précis mais la
publicité des laboratoires représente l'essentiel des revenus de la revue",
précise la journaliste qui poursuit : "A chaque fois qu'on a voulu parler du
Mediator, on nous a répondu que, la dernière fois que le journal avait
critiqué Servier, celui-ci n'avait plus commandé de publicité durant six
mois, mettant en péril les finances."

Le député PS Gérard Bapt, président de la mission d'information
parlementaire sur le Mediator, a reçu Virginie Bagouet. Il se dit
"scandalisé". Et tout particulièrement par un épisode cité par la
journaliste : à l'occasion d'un dossier sur la rhumatologie, la moitié de
son article a été, selon elle, réécrit. Dans un autre cas, un autre article,
vantant les mérites d'un médicament de Servier, a été inséré à son insu.

L'article était signé d'un prête-nom : une certaine Claire Bonnot. Une
signature utilisée, d'après la journaliste, pour les articles vantant les
produits du laboratoire. "C'est faux, répond la directrice de la rédaction,
Anne Prigent. Claire Bonnot est un pseudonyme utilisé depuis des années pour
les articles écrits ou modifiés par la direction de la rédaction, en aucun
cas uniquement pour Servier."

"En commission, les responsables d'Impact Médecine nous ont assuré que cette
personne existait, qu'il s'agissait d'un article écrit de manière
indépendante. En fait c'était faux, tout avait été relu et corrigé chez
Servier", fustige Gérard Bapt, furieux de ce "chantage à la pub". "Les
rédactions se mettent au service des labos parce qu'il faut vivre", constate
l'élu, qui estime que la pratique touche la plupart des journaux spécialisés
à destination des médecins.

"LES MÊMES PRESSIONS DANS TOUTE LA PRESSE"

Si Virigine Bagouet a quitté la revue, elle ne se fait pas d'illusion : "Je
pense que j'aurai du mal à retrouver un travail dans la presse médicale,
sourit-elle. Je n'ai pas eu à pâtir de ce genre de pratique avec d'autres
laboratoires, mais je sais que cela existe." Et d'ajouter : "Servier a un
mode de communication un peu archaïque, les autres sont plus subtils dans
leurs techniques de communication."

Et le problème de fond demeure : "La crise rend cette presse encore plus
dépendante des annonceurs." Même un scandale comme celui du Mediator ne
suffit pas à ébranler ce rapport de force. "Ce qui m'a décidé à témoigner,
c'est de voir la presse médicale nier en bloc et jouer la vertu. C'est
grave", estime la jeune femme.

Pour Anne Prigent, "les pressions dans la presse médicale sont les mêmes que
dans toute la presse. Nous y répondons de la même manière. Les labos sont
nos annonceurs principaux, c'est clair. Mais on fait notre travail avec
éthique."

Gérard Bapt, lui, se montre pessimiste : "Il est difficile d'encadrer les
pratiques de la presse médicale. On évoque la possibilité d'imposer des
espaces de publication pour les agences officielles mais cela n'aura pas un
impact énorme. Ce sont les instances de régulation de la publicité qui
devraient agir." L'élu souhaite toutefois que ces expériences incitent les
médecins à prendre du recul lors de la lecture de ces revues,"qui ne sont
bien souvent que du matraquage pour certains produits".
Samuel Laurent