[e-med] Le guide des médicaments utiles, inutiles... ou dangereux (France)

[En France, c'est un pavé dans la mare qui fait grand bruit... CB]

«L’entreprise médicale menace la santé»
Créé le 12-09-2012 à 15h22 - Mis à jour le 13-09-2012 à 15h51
Le Nouvel Observateur
Par Le Nouvel Observateur
http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20120912.OBS2058/philippe-even-l-ent
reprise-medicale-menace-la-sante.html

Nos pharmacies sont encombrées de pilules qui ne servent à rien et peuvent
même être mortelles. C'est ce qu'affirment les professeurs Even et Debré
dans un livre de 900 pages où ils évaluent 4000 médicaments. Explications
avec Philippe Even

Véritable contre-pouvoir à la vox pharmacia et à son inflation de faux
messages sanitaires, le guide du médicament des professeurs Philippe Even et
Bernard Debré – 900 pages – qui sort le 13 septembre, marque une avancée
spectaculaire dans la liste des ouvrages mis à la disposition des médecins
et de leurs patients. C’est aussi le travail d’expertise critique et
indépendant manquant, qu’auraient dû faire depuis 20 ans les autorités
sanitaires. Quatre mille médicaments de la pharmacopée française sont ainsi
expertisés, pour un résultat sidérant: Philippe Even et Bernard Debré
estiment que l’Etat jette 15 milliards par la fenêtre chaque année et pour
des médicaments inutiles ou dangereux… voire les deux. Une piste de travail
pour François Hollande en quête de 30 milliards à économiser en 2013.
Entretien.

Le Nouvel Observateur
Vous établissez qu’il y a en pharmacie 60% de médicaments inutiles. Mais
avant toute critique, ne doit-on pas d’abord reconnaître à l’industrie
pharmaceutique des avancées majeures?

Philippe Even
Oui, cela a été vrai de 1950 à 1990. Elle a inventé, développé et
commercialisé presque tous les grands médicaments qui ont changé notre vie.
Les antibiotiques et les vaccins ont supprimé la mortalité infantile dans
les pays occidentaux et d’un seul coup allongé notre médiane de vie de dix
ans. Ensuite, les grands traitements des maladies d’après 50 ans – cancers,
maladies cardiaques, maladies inflammatoires et autre diabète – l’ont encore
allongée de cinq ans.

De cette industrie, vous dites qu’elle est devenue «stérile et profondément
pervertie». Comment en est-on arrivé là?

L’industrie a mangé son pain blanc avant 1990, en découvrant ce qu’il était
facile de découvrir. Vous preniez n’importe quelle plante et n’importe quel
organe, vous le faisiez bouillir à petit feu et il en sortait un médicament.
Mais, soudainement, la biologie s’est terriblement complexifiée. On n’étudie
plus un organe mais ses cellules et ses dizaines de milliers de molécules.
Les découvertes sont toujours nombreuses mais ponctuelles. On avance, mais
pas à pas. C’est pourquoi les nouveaux médicaments n’ont, eux aussi, que des
applications ponctuelles.

Ainsi, ces vingt dernières années, pas un seul traitement de grande
envergure n’a été découvert, c’est-à-dire qui soit à la fois très actif et
qui concerne un grand nombre de malades. L’industrie pharmaceutique n’a
commercialisé qu’une vingtaine de molécules très efficaces, mais sur de
petits créneaux comme certaines sous-variétés de cancers. Lentes et
difficiles, les découvertes ne se font plus désormais que dans les
laboratoires universitaires. L’industrie a décroché, elle a abandonné les
recherches devenues trop complexes. Les petits marchés étant beaucoup plus
étroits qu’autrefois, cela l’oblige, pour maintenir ses bénéfices
sacro-saints, à vendre ses molécules à des prix nettement supérieurs aux
prix d’autrefois; parfois 100.000 euros par an et par malade.

Y a-t-il tout de même des cas où de telles dépenses se justifient?

Oui. Par exemple en cancérologie, quand on utilise le Mabthera, le Glivec,
l’Herceptin, l’Iressa. Et dans les maladies immunologiques, la Cyclosporine,
les interferons, le Kinéret, l’Enbrel, l’Humira. Mais à l’inverse, des
dizaines de médicaments n’ont aucune efficacité notable et comportent des
risques majeurs. Et ceux-là sont beaucoup plus nombreux, tel l’Avastin, un
anticancéreux, pourtant largement prescrit.

Comment les entreprises du médicament réagissent-elles face à cette pénurie
de molécules nouvelles?

Le capitalisme est devenu essentiellement spéculatif, visant la rentabilité
immédiate. Les managers des firmes ont exigé 20% de rendement par an, se
condamnant à des politiques de court terme absolument antinomiques avec la
découverte de nouveaux médicaments qui demande au moins dix ans. Alors, pour
gagner de plus en plus d’argent, l’industrie a tenté d’aliter la France
entière en élargissant la définition des maladies. Nous sommes ainsi tous
devenus des hypertendus, des diabétiques, des hypercholestérolémiques, des
artériels, des ostéoporotiques et des fous en puissance.

Document de travail de Philippe Even (1)
Document de travail de Philippe Even (1) (SIPA)

Les laboratoires, avec l’appui de nombreux spécialistes complices, ont
multiplié les traitements préventifs donnés pendant dix à trente ans à des
gens sains pour prévenir des pathologies qu’ils n’auront jamais. Un pactole
dont le meilleur exemple est celui des statines, pour lutter contre le
cholestérol. Le principe de précaution devrait s’appliquer d’abord au
principe de précaution lui-même. L’industrie a inventé des maladies qui
n’existent pas et médicalisé les difficultés psychologiques et physiques
courantes de l’existence. Enfin, elle a développé les «me too»: comme les
brevets de ses grandes molécules tombaient dans le domaine public et
devenaient la proie des génériqueurs, elle a sorti en rafales tous les cinq
ou six ans des quasi-copies relookées et «remarketées» de ses anciennes
molécules baptisées de «deuxième» ou «troisième» génération.

Et les médecins prescrivent souvent en priorité ces «nouveautés». Or vous
expliquez qu’elles sont souvent plus chères et jamais plus efficaces. Que
certaines ont même des effets secondaires graves que ne présentent pas les
médicaments de première génération.

En effet la totalité des ces «me too» n’a pas le moindre intérêt. Mais avec
l’impardonnable accord de l’Etat on a accepté des prix et des remboursements
égaux ou supérieurs à ceux des molécules originales. La copie de «la
Joconde» plus chère que la Joconde elle-même! Scandale d’Etat. Exemples: il
y a 5 molécules pour traiter l’hypertension artérielle et 150 «me too». Et
pour les 108 médicaments d’excellence, 400 «me to », plus 1000 génériques!
Et ce n’est pas tout: les firmes ont une politique de dénigrement des
anciennes molécules car elles ne rapportent plus rien financièrement.

Par exemple?

Les meilleurs exemples, ce sont les antiasthmatiques. Mais aussi les
antidiabétiques oraux: les plus efficaces, ce sont la metformine sortie en
1959 et certains sulfamides datant de 1956. Ils sont la base du traitement.
Mais à 0,1 ou 0,2 euro par jour, ils ne rapportent plus rien à l’industrie
qui voit lui échapper un marché en pleine expansion car il y a aujourd’hui
quatre fois plus de diabétiques qu’il y a dix ans. Alors sont sortis en
rafales 8 nouveaux médicaments: l’Avandia, l’Actos, le Byetta et plusieurs
gliptines. Plus dangereux voire mortels. Infiniment moins efficaces et
beaucoup plus chers: jusqu’à 6 euros par jour, soit 60 fois le prix de la
metformine. «L’entreprise médicale menace la santé», écrivait déjà Ivan
Illich, le grand critique de la société industrielle, en 1975.

Mais comment l’Etat en est-il arrivé à jouer ainsi contre les intérêts des
patients et la nécessité de réduire les dépenses médicales?

Parce que, comme le disent officiellement et dans les mêmes termes l’ONU et
les parlements américain et britannique, «l’industrie est une pieuvre
infiltrant toutes les instances décisionnelles nationales et
internationales, les gouvernements, les grandes administrations, les
institutions, les sociétés savantes médicales et les médias». Voilà pourquoi
nos commissions d’évaluation tournent en rond, laissant passer des molécules
inefficaces et dangereuses alors qu’elles savent que les essais cliniques
réalisés par l’industrie sont biaisés, truqués, mensongers, masquant les
dangers, amplifiant les effets positifs.

Quant à la pharmacovigilance qui devrait permettre de suivre attentivement
les médicaments pour repérer les accidents, il s’agit davantage d’une
pharmaco-somnolence, ce que l’affaire du Médiator a bien illustré. Les
accidents seraient-ils quand même repérés que le dossier du médicament
tournerait indéfiniment entre les différentes commissions comme une boule
dans un flipper.

Dans votre guide, vous pointez les vraies dépenses de l’industrie. Ce n’est
pas du tout ce qu’on croit.

En effet, car quoi qu’elle prétende, elle dépense 5% – seulement – pour la
recherche, 15% pour le développement, 10% pour la fabrication entièrement
sous-traitée en Inde ou au Brésil. L’industrie de la santé est parmi les
plus lucratives. Où est la morale? Elle n’y parvient que par un marketing et
un trafic d’influence pour lesquels elle n’investit pas moins de 45% de son
chiffre d’affaires! A Washington, 600 lobbyistes s’affairent, presque autant
à Bruxelles, plusieurs dizaines à l’Assemblée nationale à Paris. Elle tient
aussi la presse professionnelle, et dans toutes les langues, via les grandes
agences telles Cégédim et Business Média – présente dans 80 pays et qui
emploie 20.000 personnes.

Plus grave, l’industrie centre ses efforts sur les maladies fréquentes des
pays riches, avec une préférence pour les traitements préventifs des
«malades» chroniques.

Ce qui intéresse un manager, ce n’est pas de traiter une maladie mais de
s’ouvrir un grand marché. L’industrie du médicament sacrifie les pays
pauvres, c’est-à-dire les trois quarts de la planète où on meurt encore
avant 40 ans faute d’antibiotiques et de vaccins. Trois millions d’enfants
africains décèdent ainsi chaque année.

Vous exposez avec précision la façon dont les études sont biaisées, qu’en
est-il exactement?

C’est le problème des essais pré-cliniques et cliniques. Les premiers sont
effectués dès lors qu’une molécule est mise au jour par un laboratoire
universitaire et attire l’intérêt de l’industrie pharmaceutique. Ce choix ne
se fonde jamais sur des questions de santé publiques mais exclusivement sur
l’ampleur du marché et la probabilité de développement rapide de la
molécule. L’industrie parle alors de molécule fertile ou mature. Les
recherches sur une molécule dont le créneau est trop mince ou dont le
développement apparaît trop long, sont abandonnées. Les dirigeants des
grands laboratoires misent au «pif», à l’intuition. Une fois sélectionnée,
la molécule est soumise à des essais dits pré-cliniques pendant deux ou
trois ans. Au cours de cette phase, on observe sa toxicité et son efficacité
chez l’animal. Environ 90% des molécules testées durant cette étape doivent
être rejetées, car trop peu efficaces ou trop toxiques. Les plus
convaincantes vont être alors étudiées chez l’homme pendant quatre à huit
ans par des essais cliniques. J’affirme, avec beaucoup d’autres que tous
sont biaisés, filtrés, interprétés, truqués.

Ce sont les laboratoires eux-mêmes qui définissent le nombre de malades à
recruter, selon la confiance qu’ils accordent à l’efficacité de la molécule.
Moins la molécule leur semble efficace, plus ils sont contraints de recruter
un nombre élevé de patients, pour espérer atteindre un niveau de
signification statistique. Mais même le choix de ces malades est biaisé.

Comment cela?

Les critères d’inclusion, définis par les laboratoires, visent à recruter
des personnes plus jeunes et moins malades que dans la vie réelle. Ensuite,
des médecins sont rémunérés au nombre de malades qu’ils recrutent. De cinq à
dix mille dollars. Ils leur arrivent de ne pas respecter les critères pour
réunir le plus grand nombre de malades possible. Comme les médecins des
hôpitaux universitaires sont trop exigeants et très contrôlés par des
comités d’éthiques, l’industrie s’adresse de plus en plus aux CRO (Clinical
Research Organisation), organismes financés par des laboratoires et chargés
de recruter pour elle les malades, de préférence dans des pays low-cost:
Europe de l’Est, Afrique, Asie ou Amérique du Sud. Plus le nombre de pays
est important, plus le marché est internationalisé et in fine rentable. Les
essais peuvent se dérouler ainsi dans 5 à 30 pays différents, suivis par 100
à 500 médecins. Les résultats bruts sont envoyés aux laboratoires.
L’industrie pharmaceutique les façonne ensuite.

Et dans le plus grand secret.

Exactement. Les médecins de la firme s’attachent alors à mettre en exergue
des résultats positifs, à les magnifier, quitte à masquer des effets
secondaires qui pourraient faire de l’ombre à un marché lucratif. Les
accidents cardiaques du Vioxx en sont un bon exemple: ils étaient connus par
la firme dès 1999. Elle ne les a pas communiqués à l’agence du médicament
américaine et trois ou quatre ans plus tard, les accidents cardiaques se
sont multipliés. C’est la firme elle-même qui retire alors le médicament en
espérant qu’on ne parlerait plus de ces accidents. Les victimes – on estime
qu’il y a eu entre dix mille et quarante mille morts – ont alors porté
plainte. La firme a été condamnée à leur payer 4,7 milliards de dollars. En
France, trois malades seulement ont pu être indemnisés à hauteur de 400.000
mille euros au total.
Document de travail de Philippe Even (2)
Document de travail de Philippe Even (2) (SIPA)

Il est important que l’industrie pharmaceutique subventionne les recherches
universitaires sur le médicament mais il est inacceptable que ceux qui ont
menés les recherches soient, après coup, les évaluateurs du médicament. Ils
ne peuvent être juges et parties. À la fois, experts sur la qualité du
médicament et portes voix de l’industrie pharmaceutique. Je ne vous donnerai
pas les noms, mais parmi les universitaires, tout le monde les connaît. Ce
devrait être aujourd’hui l’heure d’un Grenelle du médicament pour remettre à
plat toutes ces dérives et parvenir à faire travailler ensemble l’industrie
et la recherche publique. Il faut que l’Etat finance fortement cette
démarche sur le CIR (crédit impôt recherche). Sinon la France restera la
lanterne rouge des découvertes de médicaments et entièrement dépendante de
l'étranger pour soigner ses malades.

Comment avez-vous tenté d’alerter les autorités publiques et l’opinion?

J’étais professeur de thérapeutique en 1966. Je suis resté inconscient
pendant des années de la façon dont se déroulaient les choses. J'utilisais
les médicaments sans savoir comment ils ont été découverts, ce qui est la
situation de 90% de mes collègues. En 1981, j’ai été nommé par le
gouvernement membre de la commission ministérielle de l’autorisation des
médicaments. Là, j’ai commencé à comprendre comment se déroulait réellement
les choses. Et à le dire. On m’a alors été écarté de la commission.

J’ai ensuite rempli d’autres fonctions. J’ai été Doyen de la faculté Necker
et je ne me suis intéressé de nouveau aux médicaments, qu’une fois libre de
publier et de m’exprimer sur ce problème. J’ai été en contact avec d’autres
collègues américains tels Marcia Angell et Jérôme Kassirer, tous deux
anciens rédacteurs en chef du New England Journal of Medecine, le plus
prestigieux journal de médecine au monde. Je n’ai rencontré en France aucun
écho malgré quatre livres et la traduction de celui de Marcia Angell. C’est
alors qu’est arrivée Jeanne d’Arc, Irène Frachon, qui a déclenché le
scandale du Mediator et réveillé les médias et les politiques. D’où ma
décision d’écrire ce livre avec Bernard Debré. Le Président Sarkozy nous
avait chargé Bernard Debré et moi-même d’un rapport sur les leçons à tirer
de l’affaire du Mediator. Ce livre en est le prolongement.

Dans un entretien accordé à «BoOks» en avril 2009, vous expliquiez justement
à quel point vous avez été vous-même naïf...

La plupart de mes collègues ont été, comme je l’ai été longtemps,
inconscients de la réalité du marché du médicament et sont préoccupés, à
juste titre, de leurs recherches et de leurs patients. Donc, d’une façon
générale, silence de cathédrale. Mais remarquez qu’ils ne disent pas non
plus le contraire. Ils se taisent. Contrairement à un grand nombre de leurs
collègues américains et aux grands journaux de médecine anglais et
américains qui évoquent ces questions exactement comme moi, depuis des
années, à longueur de pages, toutes les semaines. Quelques médecins sont
aussi très étroitement liés à l’industrie pharmaceutique et agissent à ses
côtés pour qu’elle puisse développer ses marchés.

Dès 2002, Bernard Kouchner a imposé la déclaration des liens d'intérêts
entre les experts et l’industrie pharmaceutique. Les décrets d’application
ne sont parus qu’en 2007 et n’ont été que partiellement appliqués. Certains
médecins se sont déclarés, d’autres pas. Le résultat: beaucoup plus de la
moitié des experts de nos commissions ministérielles d’évaluation des
médicaments sont très étroitement liés financièrement à l’industrie
pharmaceutique. Au point que certains présidents des commissions de
l’ancienne Afssaps [devenu Agence de sécurité du médicament ANSM en mai
2012, NDLR] étaient liés par dix à cinquante contrats avec l’industrie
pharmaceutique.
12 09 12 couv 13 septembre
"Le nouvel Observateur" du 13 septembre 2012

Il s’agit là de contrats personnels de consultance, leur accordant
honoraires ou actions en bourse contre leur soutien actif et permanent. En
France ces contrats vont de 10.000 à 500.000 euros et aux Etats-Unis de
500.000 à deux millions de dollars. La tentation est grande. Tous ces
contrats ne représentent pour l’industrie mondiale qu’une dépense annuelle
de quatre ou cinq cent millions de dollars, beaucoup moins d’un millième de
son chiffre d’affaire. Les médecins se vendent pour un plat de lentilles.

Propos recueillis par Anne Crignon et Céline Revel-Dumas

«Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux»,
par Bernard Debré et Philippe Even, Cherche Midi, 912 p., 23,80 euros.

(1) «BoOks» n°4, avril 2009, Le scandale de l’industrie pharmaceutique.
Source: ceci est la version intégrale de l'entretien par dans "le Nouvel
Observateur" du 13 septembre 2012, qui consacre son dossier de la semaine au
«Guide des médicaments».