[e-med] Les dessous de l’industrie pharmaceutique (Monde diplomatique)

Itinéraire d’un médicament ordinaire
Les dessous de l’industrie pharmaceutique
http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/RAVELLI/51928

Les scandales rythment l’information sur l’industrie pharmaceutique et
focalisent l’attention sur ses excès. Suivre le parcours d’un médicament
sans histoire, de sa conception à sa prescription, montre pourtant que la
frontière est mince entre les dysfonctionnements et les pratiques
routinières.
par Quentin Ravelli, janvier 2015

« J’ai compris que j’étais fliquée, qu’on savait exactement ce que je
prescrivais, s’indigne une médecin installée à Paris. J’étais naïve, moi,
je ne savais pas. [Un jour], une visiteuse médicale m’a dit : “Vous ne
prescrivez pas beaucoup !” Je me suis demandé : “Comment peut-elle savoir
cela ?” » Cette pratique de surveillance, qui choque de nombreux
praticiens, est orchestrée par les services commerciaux des laboratoires.
Pour augmenter ou maintenir leurs parts de marché, les grands groupes
pharmaceutiques déploient des trésors d’ingéniosité. Ils n’hésitent pas,
par exemple, à modifier les indications de leurs médicaments pour gagner
de nouveaux clients.

Considérée par certains médecins comme « la Rolls Royce de l’antibio dans
le cutané », la Pyostacine, fabriquée par Sanofi — l’un des tout premiers
groupes pharmaceutiques mondiaux en chiffre d’affaires (33 milliards
d’euros en 2013) —. a connu un tel destin. Longtemps dévolu à un usage
dermatologique, l’antibiotique a opéré un « tournant respiratoire » : il
est désormais massivement utilisé dans les cas d’infections
broncho-pulmonaires et oto-rhino-laryngologiques. Cette dernière
utilisation, critiquée par de nombreux médecins puis dénoncée par les
pouvoirs publics, a pu conduire à une surconsommation d’antibiotiques,
participant ainsi au problème plus vaste du renforcement des résistances
bactériennes — un enjeu de santé publique majeur, responsable de sept cent
mille décès par an dans le monde (lire l’encadré « L’autre cauchemar de
Darwin »).

Pour comprendre la nature versatile de la marchandise médicale, nous avons
suivi la vie de ce médicament ordinaire, depuis les laboratoires de
recherche jusqu’aux visiteurs médicaux, en passant par l’usine de
production du principe actif. A chaque étape, la marchandise change de nom
: les biologistes parlent de la bactérie Pristinae Spiralis, les chimistes
de la pristinamycine fabriquée par la bactérie, les visiteurs médicaux
vantent les mérites de « la Pyo » aux praticiens, les ouvriers la
surnomment affectueusement (...)

(article version intégrale réservé aux abonnés)

Quentin Ravelli
Chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique,
auteur de La Stratégie de la bactérie. Une enquête au cœur de l’industrie
pharmaceutique, à paraître ce mois-ci au Seuil.