[e-med] Les séropositifs indiens oubliés des leurs

Sida. Les antirétroviraux produits en Inde à bas prix sont quasiment tous
exportés.
Les séropositifs indiens oubliés des leurs

Par Pierre PRAKASH

vendredi 01 avril 2005 (Liberation - 06:00)

New Delhi de notre correspondant
http://www.liberation.com/page.php?Article=286585

Le paradoxe est frappant. Alors que les ONG internationales de lutte
antisida s'inquiètent des conséquences de la nouvelle loi indienne sur les
brevets ­ qui risque de mettre un brusque coup de frein aux exportations de
traitements antirétroviraux à prix cassés vers les pays en développement ­,
personne ne semble se soucier du sort des séropositifs indiens. Avec 5,1
millions de malades recensés, l'Inde est pourtant le deuxième pays le plus
touché au monde par la pandémie, après l'Afrique du Sud. Probablement même
le premier, puisque, selon la plupart des experts, les chiffres officiels
sont en deçà de la réalité. Or, bien que leur pays soit aujourd'hui le
premier exportateur au monde de traitements antirétroviraux génériques, les
séropositifs indiens, eux, n'y ont quasiment pas accès.

Dispositif réduit. Longtemps focalisé sur la prévention, le gouvernement n'a
en effet lancé un programme de traitement que l'an dernier, via la
distribution de trithérapies gratuites. Fournis par des laboratoires locaux
comme les géants Cipla et Ranbaxy, mais aussi de plus petits tels que Hetro
Drugs ou Aurobindo Pharma, ces médicaments sont actuellement distribués dans
vingt-cinq centres éparpillés dans treize Etats de l'Union. Un dispositif
très réduit puisqu'il ne permet, pour l'instant, d'approvisionner que 5 371
patients, sans compter les 1 250 malades issus de l'armée et du service
public, eux aussi pris en charge par les autorités. «Ce n'est que le début,
mais l'objectif est de fournir le traitement à 100 000 personnes d'ici à
2007 et 180 000 d'ici à 2009», précise Dharam Shaktu, responsable du projet
au sein de la National Aids Control Association (Naco), l'organe
gouvernemental chargé de la lutte antisida dans ce pays grand comme un
continent.

Lancé le 1er avril 2004, le programme s'est attaqué en priorité à la
capitale, New Delhi, et aux six Etats dits «à forte prévalence». Cibles
prioritaires : les mères, les enfants de moins de 15 ans et les malades qui
se présentent spontanément dans les hôpitaux gouvernementaux. «A plus long
terme, nous prévoyons d'inclure tous les malades qui vivent en dessous du
seuil de pauvreté», ajoute le directeur de Naco, S.Y. Quraishi. En Inde
comme ailleurs, ceux qui en ont les moyens peuvent en effet se faire soigner
dans des cliniques privées. L'Etat du Kerala, dans le sud du pays, a par
ailleurs lancé son propre programme de traitements gratuits.

En ce qui concerne l'action du gouvernement fédéral, Naco affirme obtenir
les trithérapies pour le prix record de «10 000 roupies (environ 175 euros)
par an et par patient». Un tarif qui, à peine obtenu, pourrait désormais
augmenter en raison de la loi sur les brevets votée par le Parlement,
mercredi dernier. «Dans un premier temps, il ne devrait pas y avoir de
problèmes car la plupart des médicaments que nous utilisons datent d'avant
1995 et ne sont donc pas couverts par la loi», assure S.Y. Quraishi. Pour
autant, l'Inde aura tôt ou tard besoin de produits plus récents, car les
patients développent généralement des résistances au traitement avec lequel
ils ont commencé. «Dans ce cas, nous ferons jouer la clause des licences
obligatoires, car il est évident qu'en Inde la question du sida relève de
l'urgence sanitaire.» Incluse en 2003 dans l'accord de l'Organisation
mondiale du commerce (OMC) sur la propriété intellectuelle (accord Adpic),
cette clause prévoit qu'un pays confronté à une crise sanitaire peut
produire ou importer des génériques sans l'autorisation du laboratoire qui
détient le brevet du médicament original. L'autorisation est toutefois
soumise à des conditions si strictes que les ONG craignent qu'elle ne soit
pratiquement impossible à obtenir.

Couverture. Or, si New Delhi n'y parvient pas, les grands projets de Naco
pourraient retomber, au moment même où ils décollent enfin. Si réduit
soit-il, le dispositif prévu pour la distribution de trithérapies gratuites
commence en effet à prendre forme. Les vingt-cinq centres d'accueil sont
installés dans des medical colleges, à savoir des instituts publics
spécialisés, plus professionnels que les hôpitaux gouvernementaux de base.
Les patients s'y rendent une fois par mois pour faire le plein de
médicaments. Afin d'assurer une meilleure couverture, Naco prévoit
maintenant d'étendre le réseau aux hôpitaux de district, «pour le suivi». En
clair : une fois passés une première fois par le centre principal, situé
dans une grande ville, les patients pourront, ensuite, s'approvisionner dans
des dispensaires plus proches de chez eux.

Dynamisme. Pour la plupart des observateurs, ces initiatives méritent
largement d'être applaudies. «Il ne faut pas croire qu'un pays peut
distribuer des génériques plus facilement sous prétexte que ses entreprises
en produisent, explique Jean-Louis Excler, médecin français travaillant en
Inde pour le réseau International Aids Vaccine Initiative. Où que ce soit
dans le monde, ces programmes ne fonctionnent efficacement qu'avec des
projets pilotes, sur un espace géographique réduit. Or l'Inde est un
continent de plus de 1 milliard d'habitants.» «Quand on voit la complexité
de ce pays, notamment les obstacles bureaucratiques, on ne peut qu'être
impressionné par la rapidité avec laquelle le gouvernement avance»,
renchérit le représentant d'une institution internationale qui requiert
l'anonymat. Selon différents avis, ce dynamisme serait en partie dû au
changement de gouvernement survenu l'an dernier. La coalition menée par le
parti du Congrès semble en effet plus active que celle que dirigeait
auparavant le parti nationaliste hindou BJP, peu motivé pour confronter ce
problème aux connotations sexuelles évidentes.

«Ils ont tout de même mis la charrue devant les boeufs, tempère Suniti
Solomon, de l'ONG YRG Care, laquelle dispense des trithérapies (payantes)
depuis 1988. Avant de distribuer les médicaments, il faut mettre en place la
logistique rigoureuse et assurer une formation poussée des médecins
traitants, afin qu'ils connaissent bien les implications des différents
traitements.» «Surtout, il y a un gros effort de communication à faire pour
que les patients comprennent bien qu'il s'agit d'un traitement à vie, car
sinon ils arrêtent dès qu'ils ont l'impression d'aller mieux», ajoute cette
spécialiste connue pour avoir décelé le premier cas de sida en Inde, en
1986.