[Les connexions entre le légal et l'illégal évoqué à Brazzaville ne sont pas une exclusivité africaine. Serge Barbereau, ReMeD)
Achetés moins cher pour l'Afrique, mais revendus en France après une
manipulation dans l'Allier
5 millions de médicaments frauduleux
Paru dans "La Montagne" le 14 juin 2006
Par Eric Moine (eric.moine@centrefrance.com)
Des millions de produits pharmaceutiques ont été manipulés "dans des
conditions d'hygiène douteuses" à Yzeure. Achetés moins cher pour l'Afrique,
ils étaient écoulés en France.
L'entrepôt yzeurien de la société "Augot Sodipharde" était "une vraie
ruche", selon l'ordonnance de renvoi devant le tribunal de son patron,
François-Xavier Sarzaud, 64 ans. L'enquête a débuté en 1998 par une
perquisition, "à la suite du signalement, par une employée, d'activités de
conditionnement de médicaments effectuées dans des conditions d'hygiène
douteuses".
Deux équipes d'une vingtaine d'intérimaires, sous la responsabilité d'un
cariste, remplaçaient des étiquettes, les notices, voire transvasaient les
gélules de leur boîte d'origine à un nouvel emballage estampillé "Augot" :
"Chaque équipe traitait environ 30.000 boîtes par jour (...). La fabrication
des notices et étuis était confiés à des imprimeurs locaux. Pour les
vignettes, il avait fait acquérir à la société un logiciel spécial". Le
Clamoxyl 500 changeait ainsi de nom de fabricant; 5.000 boîtes de Pergonal
étaient prêtes à livrer alors qu'elles étaient périmées et que ce médicament
n'avait de toute façon pas d'autorisation de mise sur le marché en France;
des vaccins Engérix restaient à température ambiante au lieu d'être stockés
à 5°, etc. Les locaux loués à partir de 1996, n'avaient fait l'objet
d'aucune déclaration d'ouverture, bénéficiaient encore moins d'une
autorisation, et il n'y avait même pas un pharmacien sur place : "Le cadre
d'une activité pharmaceutique parfaitement dissimulée".
Mais la manipulation commerciale est encore plus impressionnante que la
manipulation douteuse des médicaments eux-mêmes. Le principe, explique le
juge d'instruction clermontois Jean-Claude Riboulet qui a hérité de
l'affaire, était d'acheter des médicaments aux laboratoires sous prétexte de
les exporter en Afrique. L'Algérie, le Cameroun, la Côte d'Ivoire, le Zaïre,
autant de pays pour lesquels les fabricants concèdent à l'exportateur des
ristournes de 20 à 40%. Xavier Sarzaud avait même créé une société en
Tunisie qui passait directement des commandes.
Les palettes de médicaments n'effectuaient en fait qu'un rapide aller-retour
et revenaient à Yzeure, via la Belgique, par poids lourds. D'autant plus
rentable qu'en plus de la ristourne des labos, la TVA passait aussi à l'as.
Les Douanes ont retrouvé la trace de la "ré-importation" de 5 millions de
produits d'une valeur, à l'époque, de 325 millions de francs.
Des produits ne faisaient même pas le voyage, ne transitant que 24 ou 48
heures par Yzeure avant d'être revendus en France. L'enquête a retrouvé 45
laboratoires ayant fourni des millions de produits à "Augot".
François-Xavier Sarzaud avait effectué trois semaines de détention
provisoire en 1998. Lundi, il risque d'y retourner à l'issue de sa
comparution au tribunal correctionnel de Clermont-Ferrand. "Comment faire
comprendre à un citoyen que huit ans d'instruction seront jugés en une
demi-journée?", soulignent ses avocats, le batônnier moulinois Jean-Louis
Deschamps et Me Thierry Lévy. "On a dû perdre en route le principe européen
d'être jugé dans des délais raisonnables".
Infos plus plainte : les laboratoires s'estimant grugés peuvent encore
réclamer une réparation de leur préjudice d'ici à lundi. Pour l'instant, une
seule constitution de partie civile est actée sur 45 fabricants. Les
laboratoires Servier avaient estimé leurs pertes à 4,3 millions d'euros.
Mathilde Chosseler
Chargée de communication & de développement ReMeD
mathilde.chosseler@remed.org