[oui, c'est bien une histoire vrai... CB]
Le Nouvel Observateur Nº2349
SEMAINE DU JEUDI 12 Novembre 2009
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2349/articles/a412592-.html
A la poursuite des médicaments de la mort
Un ancien membre des services français traque les faux anticancéreux qui
inondent le Proche-Orient. Jean-Paul Mari raconte comment il a réussi à
démanteler l'un de ces réseaux qui assassinent des milliers de malades
A la poursuite des médicaments de la mort
Adel le Palestinien ne comprend pas. Sa soeur est morte et il ne sait pas
pourquoi. Son cancer du sein avait été détecté très tôt. Les médecins
étaient rassurants. Avec un médicament approprié, elle vivrait. A 2 000
dollars la boîte, le traitement à base d'Imanitib est certes horriblement
cher, mais il est sûr. Pour trouver l'argent nécessaire, Adel s'est ruiné,
il a sillonné la Cisjordanie, négocié ses passages à chaque checkpoint
israélien, ameuté la famille, les amis. A force d'énergie, Adel a réussi à
faire admettre sa soeur dans un hôpital israélien. La réponse aux injections
était positive, la tumeur stabilisée. Puis il l'a fait transférer dans le
département oncologique d'une clinique moderne à Ramallah, Al-Arabia, tenue
par un médecin palestinien, le docteur Baker - un bienfaiteur de son peuple
! -, qui procurait le même médicament à moitié prix. Six mois plus tard,
elle meurt dans d'atroces souffrances.
Le médicament, référence «S00 50 A», contenait de l'eau, un peu de sucre,
quelques traces d'aspirine, un colorant..., c'est-à-dire rien. Zéro principe
actif. Prix de revient, 2 dollars la boîte. Le Dr Baker est un assassin. Et
Adel ne le savait pas.
A 3 000 kilomètres de là, dans les bureaux gris acier, le nouveau
responsable de la sécurité d'une compagnie pharmaceutique suisse à Bâle,
Jean-Luc, ne décolère pas. Des messages d'alerte aux médicaments contrefaits
arrivent sur son bureau comme autant de lampes rouges clignotant à travers
tout le Moyen-Orient. Jean-Luc est un ancien soldat, fatigué des champs de
bataille, qui se fiche bien des médicaments de confort sur internet où 100%
du Viagra proposé est faux. Mais là, il s'agit d'anticancéreux ou
d'anticoagulants, de vie ou de mort. Alors Jean-Luc entre à nouveau en
guerre contre une armée d'assassins inconnus. Une quête, une croisade,
vitale, fiévreuse, obsédante. Une tragédie en cinq actes.
Acte I : la révélation
1er juillet 2007, Amman, Jordanie. Jean-Luc, en tournée chez les
distributeurs de sa compagnie, apprend qu'un homme a proposé ses services.
Un certain Raëd dit tout savoir sur les faux médicaments. Pour preuve de sa
bonne foi, il apporte une boîte d'Imanitib que seul, en Jordanie, le
ministère de la Santé jordanien peut délivrer. Jean-Luc examine la boîte :
pilules orange, emballage, date de manufacture et d'expiration, tout est
parfait. Il la fait analyser : aucun principe actif. Un faux. Numéro du lot
: «S00 50A».
Rendez-vous discret avec Raëd. L'homme, la trentaine, porte jean et chemise,
le cheveu gominé, une belle montre, 3 téléphones portables. Il est propre,
branché, sûr de lui, l'allure d'un jeune homme d'affaires du Moyen-Orient
qui a réussi. Il propose de devenir un informateur rémunéré de la compagnie.
Mieux, d'infiltrer le réseau de contrefaçon. Il connaît le nom de son chef :
Wajee Abu Odeh, un Jordanien installé en Chine, anonyme perdu dans la
fourmilière commerciale de Shenzhen.
Au premier contact, Jean-Luc a pris sa décision : «Ce n'était plus un simple
travail d'enquêteur-policier, il fallait le «traiter» comme un agent.»
Jean-Luc a fait Saint-Cyr, la Légion, servi au Liban, au Tchad, en Bosnie,
en Afghanistan et en Centrafrique. En 1985, après l'échec de l'affaire
Greenpeace, quand le nouveau patron de la DGSE décide de recréer le 11e
Choc, le jeune lieutenant de 26 ans est sélectionné pour rejoindre la grande
maison. D'abord dix ans d'opérations commandos, puis le passage au civil,
toujours pour la DGSE. Le «Renseignement afin d'action», la clandestinité,
les faux passeports, les pseudos, le cloisonnement des cellules, le
traitement d'un agent, l'exécution... il connaît. Jean-Luc propose à Raëd,
nom de code «Roméo», d'aller en Chine passer une commande d'anticoagulants.
Dès le début du conflit irakien, au printemps 2003, Wajee et quelques autres
ont compris tout le bénéfice qu'ils pouvaient tirer du manque cruel de
médicaments dans un pays saigné par la guerre. Aujourd'hui, Wajee est riche,
très riche. Il a fondé Skypark & Co. Ltd, une société-écran installée dans
plusieurs centaines de mètres carrés au sommet d'une tour de béton et de
verre. Raison sociale : «Appareils électriques & Consultance économique.»
Des bureaux magnifiques, mais déserts, avec une ligne de téléphone où sa
deuxième épouse chinoise répond aux très rares appels : une coquille vide.
Ses activités réelles se trouvent ailleurs, entre une manufacture chinoise
en province et les colis de faux médicaments expédiés au Moyen-Orient.
En août, «Roméo» débarque à Shenzhen, surveillé par une équipe de 6
personnes. Jean-Luc se méfie. Il a réactivé ses anciens réseaux : «On lui
avait mis du monde derrière.» Filatures, écoutes et entretiens filmés... Il
constate très vite que son informateur a menti et cherche à l'escroquer.
«Roméo» a proposé un marché juteux à Wajee : «Je tiens des Européens naïfs
et riches. Je passe commande en leur nom. On les tond. Et on partage !»
Wajee accepte. Pour Jean-Luc, peu importe le double jeu de «Roméo». Le gros
poisson a mordu à l'hameçon.
A la fin de l'été, les policiers jordaniens saisissent une grosse quantité
d'un médicament contre l'hypertension et arrêtent 14 personnes, dont un
certain Mohammed... le petit frère de «Roméo». Le noyau du groupe, établi
dans deux villes de chaque côté de la frontière syro-jordanienne, à Dara et
à Ramsa, est une alliance de type mafieux entre clans familiaux,
contrebandiers de pères en fils. Jean-Luc enrage. Il a tiré un fil et flaire
le réseau criminel international, puissant, dangereux, hermétique. Pour le
reste, il ne sait rien. Il lui manque les clés !
Acte II : agiter le bocal
Le jour, la nuit, les week-ends, Jean-Luc ne lâche plus le dossier. Il
organise un atelier de réflexion à Amman et à Damas, invite 200 personnes,
des douaniers, des médecins, des policiers - réticents - de l'anticorruption
et même les patrons de la JFDA, l'agence pharmaceutique jordanienne.
Jean-Luc rappelle que 10% des médicaments qui circulent dans le monde sont
des faux ! Silence prudent. Il prononce le nom de Wajee et certains dans la
salle pâlissent. L'homme est connu ! En Syrie, le trafic de drogue est puni
par la peine de mort, en Jordanie, par la prison à vie. Et celui des
médicaments ? Rien. Ou si peu. Quelques milliers de dollars d'amende et les
inculpés sortent de prison deux mois plus tard. Comme les 14 hommes
récemment arrêtés. Parmi eux, Jamal, un parrain local issu de Ramsa, comme
Wajee. Tout aussi dangereux. A peine libéré des prisons jordaniennes, il
file installer un hub, une plate-forme de distribution, en Syrie. Et un
certain Sheriff, qui a échappé à la rafle, part au Caire, en Egypte, pour y
installer sa propre base internationale. Wajee, Jamal, Sheriff... Le carnet
de Jean-Luc commence à se remplir de noms, comme autant de pistes.
Acte III : opération «Monaco»
«Tu sais pourquoi tu es tombé ?» Mohammed, le frère de Raëd- «Roméo»,
l'informateur véreux, vient de sortir de prison. Jean-Luc a décidé de le
recruter. «Non ? Je vais te le dire. C'est ton frère qui t'a balancé aux
flics. Pour se couvrir.» Tassé sur sa chaise, Mohammed blêmit. «Tu as une
belle femme, tu es jeune, très amoureux. Dommage ! Parce qu'en Jordanie tu
es grillé, foutu.» Au cinquième entretien, désespéré, Mohammed craque. Il
sera «Mario», le deuxième indic de Jean-Luc, qui lui paie son installation à
Héliopolis, au Caire. Mission : approcher le fameux Sheriff, devenir son
bras droit, l'espionner. Et rendre compte, au quotidien, par écrit, à son
officier traitant local : «Je me méfiais de «Mario». Il fallait le mouiller.
Et lui tenir les rênes très courtes.» Ca marche ! Rapidement, «Mario»
reconstitue le schéma du hub de Sheriff et celui de Jamal en Syrie. Jean-Luc
note le détail de l'organisation, les commandes de dizaines de milliers de
boîtes, l'organigramme du personnel... En tout, une quarantaine de noms. Et
il écarquille les yeux devant l'ampleur du mal.
Sheriff fournit 50% des anticancéreux du pays ! Avec 80 millions
d'habitants, un taux record d'analphabétisme, un pays où tout s'achète,
l'Egypte est extrêmement vulnérable. Près de 2 500 pharmaciens se divisent
en trois catégories. A : pharmacie moderne, médicaments sur ordonnance, en
plein centre-ville; B : magasin en banlieue, médicaments courants; C : 7 000
échoppes, voire des épiceries, comme en Haute-Egypte. Sheriff le trafiquant
fourgue ses contrefaçons aux petits magasins C à 30% du prix officiel;
ceux-ci les revendent à des grossistes, peu regardants, à 50% du prix, qui
eux-mêmes fournissent, à 60% du prix, les stocks des pharmacies A et des
hôpitaux. Au coeur du Caire, un hôpital ultramoderne «soigne» ses malades en
danger de mort avec des médicaments contenant zéro produit actif ! «Roméo» a
beau être le bras droit du caïd, Sheriff ne lui dit pas tout. Et il faut des
preuves tangibles de ses crimes. Après l'infiltration, il est temps de
passer à l'action.
C'est l'opération «Monaco», du nom de code d'un ancien collègue de Jean-Luc.
Un homme étonnant, à la fois sosie de Corto Maltese, véritable agent secret
et latino spécialiste de l'Amérique du Sud. «Monaco» invente une société à
Gibraltar, avec licence, historique de mails commerciaux, photos et fiches
de paie. Jean-Luc a monté l'opération au millimètre : «Je n'avais pas envie
que mon agent se retrouve avec un couteau planté dans le dos.» «Mario» parle
à Sheriff d'un «client» très lié aux Farc de Colombie et capable d'ouvrir le
grand marché de l'Amérique latine. Sheriff a de l'appétit, mais il se méfie
et il faudra 5 rendez-vous pour que «Monaco» soit enfin reçu chez lui, le
corps bardé de micros et d'une minicaméra.
«Femara, Plavix, Diovan, Lorazepam, Glivec, Synacthen... Je peux vous
fournir tout ce que vous voulez ! N'importe quelle quantité !», pérore
Sheriff. «Il y a quand même un peu de principe actif dans vos médicaments,
non ?», demande «Monaco». «Ah non ! Ou alors c'est plus cher. - Alors vos
médicaments ne soignent pas du tout ? - Mais, mon cher, ces médicaments ne
sont pas faits pour soigner, mais pour gagner beaucoup d'argent !», dit
Sheriff. Et l'assassin éclate de rire. «Monaco» passe commande d'un millier
de boîtes de Femara, un anticancéreux. Peu après, Jean-Luc peut examiner le
code-barres et le bordereau aérien de l'envoi par Emirates Airlines :
fabriqué en Chine et expédié par Wajee, en transit par Dubaï vers le
destinataire, Sheriff. Des preuves !
Comment frapper dans un pays gangrené par la corruption ? Ses photos sous le
bras, Jean-Luc obtient un rendez-vous au sommet avec Suzanne Moubarak,
épouse du chef de l'Etat égyptien. Elle l'écoute longuement et l'envoie vers
le général Amer, un militaire, sobre, nuque raide et moustache droite,
drapeau égyptien et portrait de Moubarak au-dessus de son bureau... «J'ai lu
le dossier. Beau travail ! Je m'en occupe», dit le général. En mai 2008,
Sheriff et ses hommes sont arrêtés, sa manufacture locale investie, 17 000
boîtes saisies, le hub égyptien est démantelé. Première victoire. Et Wajee ?
Il a disparu dans l'obscurité des geôles chinoises, victime d'une opération
«propreté» avant les jeux Olympiques. Un de moins ! Reste le réseau de Jamal
à Damas, qui couvre la Syrie, la Jordanie, le Liban et l'Irak. Jamal ! Le
plus dangereux d'entre tous. Jean-Luc en est convaincu, c'est en Syrie que
se trouve le foyer du mal.
Acte IV : la traque
A Damas, Jean-Luc comprend très vite pourquoi «Roméo» et «Mario» crèvent de
peur dès qu'on prononce le nom de Jamal. Lui et ses complices sont des
tueurs, et des pros. Ils n'ont pas de domicile stable, pas de téléphone
fixe, pas de voiture à leur nom, ils utilisent des pseudos, savent rompre
une filature, changent de plaques d'immatriculation, séparent «zone vie»,
«zone travail», «zone contact», et jettent leur portable au bout de cinq
jours ou après un appel important... Des fantômes ! «Des habitudes de terros
à l'Al-Qaida !», s'étonne Jean-Luc. Mieux, ils n'ont pas besoin d'armes. Des
criminels expérimentés, sûrs et tranquilles. En une nuit, leur machine peut
encapsuler 10 000 boîtes de médicaments, 7 millions de dollars de bénéfice
net ! L'équipe de Jean-Luc a beau analyser cent fois les données, le réseau
syrien leur glisse entre les doigts. Jusqu'à ce jour d'octobre 2008 où un
pharmacien de Damas conduit Jean-Luc vers un ami médecin, proche du...
président Bachar al-Assad, lui-même ancien ophtalmologue.
Le chef de l'Etat tape du poing sur la table, appelle la Sûreté nationale :
«Nettoyez-moi ça !» Jean-Luc ouvre ses dossiers. Son interlocuteur à la
Sûreté sera le commandant «Abdallah», front dégarni, ventre rond, allure
débonnaire de médecin de famille, limier redoutable. Il débriefe «Roméo» en
arabe avant de lui faire sillonner Damas pendant vingt-quatre heures dans
une voiture banalisée aux vitres teintées. Blême de peur, «Roméo» retrouve
vite ses souvenirs, indique une planque, un lieu de rendez-vous : «Là ! Ici.
Et là aussi...» Le commandant «Abdallah» note. Vingt de ses meilleurs hommes
commencent immédiatement écoutes et filatures. Le hub couvre tout le pays,
entre Damas, Alep et Dara. A la moindre alarme, tout le monde passera la
frontière. Il faut faire tomber le réseau d'un coup, en une seule opération.
Au bout d'un an de traque, la nasse se referme brutalement. De retour
d'Irak, un homme de Jamal grille un feu rouge, le flic fait ouvrir son
coffre et découvre des médicaments. Alerté, «Abdallah» intervient.
Interrogé, l'homme livre une planque essentielle. Le premier suspect est
arrêté vers 20 heures à Damas, le dernier au petit matin, à 500 kilomètres
de là. Vertigineux.
Acte V : le dénouement
Un portrait de Bachar, 3 ordinateurs, 3 téléphones et 2 grenades quadrillées
en décoration. Derrière son bureau, le haut responsable de la Sécurité
nationale, yeux de chat et sourire d'enfant, écoute le commandant «Abdallah»
faire son rapport. Sur le mur, un diagramme que le commandant pointe de sa
baguette. Quand il est entré dans l'usine de Jamal, le limier a eu un temps
d'hésitation : «Trop petit par rapport à la façade. Démolissez-moi ce mur au
fond !» Derrière, une machine capable d'encapsuler la production du
Moyen-Orient, un engin de 6 tonnes qu'il a fallu enlever avec une grue. Le
bilan ? Le commandant «Abdallah» sourit et étale les chiffres : 55
arrestations, quelques comparses en fuite mais paralysés, l'écrasement d'un
réseau qui fournissait tout le Moyen-Orient. .. Du jamais-vu !
Jean-Luc, lui, reste rêveur, son regard perdu glisse sur la carte, vers
l'Irak, où le marché a explosé, où des médicaments assassins portent le
tampon officiel du ministère de la Santé, où... «J'irais bien y faire un
tour.»
Jean-Paul Mari
Le Nouvel Observateur