[e-med] Les vendeurs de maladies. Comment l'industrie pharmaceutique prospère en nous manipulant (publication)

Les vendeurs de maladies. Comment l’industrie pharmaceutique prospère en
nous manipulant
Emilio La Rosa
Paris : Fayard ; 2011. 198 p.

Le Dr La Rosa est médecin et docteur en anthropologie et écologie humaine ;
il est aussi membre du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Il
aborde dans cet ouvrage, de manière aisément compréhensible, plusieurs des
défis actuels liés aux rapports entre l’industrie pharmaceutique, les autres
secteurs du système de santé, notamment les professionnels et académiques,
et la santé des personnes. On peut rappeler à ce propos le fait singulier,
et problématique, que dans la plupart des pays occidentaux cette industrie,
privée et à but lucratif, est le seul grand partenaire du domaine de la
santé où il n’y a pas de représentant de l’intérêt général/public dans les
instances déterminant les stratégies et prenant les décisions d’investir –
ou pas. NB : d’autres secteurs – établissements sanitaires par exemple –
incluent des éléments à but lucratif mais ces derniers restent minoritaires
et les pouvoirs publics y jouent un rôle important.

Le disease mongering (invention de maladies pour favoriser la vente de
médicaments) est l’objet d’analyses et de fortes prises de position sur le
plan éthique depuis une vingtaine d’années. On se souvient en particulier de
l’article de Marcia Angell sur la vénalité dans la médecine universitaire.
Des mesures correctrices et préventives ont été prises mais tout n’est
certainement pas résolu.

Dans sa première partie, La Rosa discute ainsi la « création corporative de
la maladie » et donne des exemples de redéfinition des affections ou
facteurs de risque, promouvant l’augmentation des prescriptions
médicamenteuses ; « étiquetage diagnostique inutile voire nuisible pour le
patient » ; « beaucoup d’individus sont enfermés [alors] dans les mailles du
diagnostic » a dit le Nuffield Council on Bioethics britannique. Toute la
question délicate de l’élaboration et de l’adoption de recommandations
(guidelines) de bonne pratique est impliquée. Elles peuvent conduire à des
gains majeurs pour l’industrie - élargissement du marché du médicament. Les
épopées très lucratives de la dysfonction érectile, et maintenant
de la dysfonction sexuelle féminine, sont de notoriété publique. L’auteur
note pertinemment que cette promotion des médicaments passe même, et entre
autres, par les associations de malades, soutenues par les firmes. Dans la
partie II, il décrit les mécanismes à l’oeuvre dans la recherche, la mise
sur le marché et le commerce des médicaments. Selon une source officielle,
l’industrie consacre en France 25 000 euros par an et par médecin à la
publicité et à l’activité des visiteurs médicaux. La situation de groupes de
médicaments est présentée : hypolipémiants, psychotropes, antidépresseurs et
anxiolytiques, ainsi que les histoires instructives du rofécoxib (Viox®) et
du benfluorex (Mediator®).

La Rosa : « Malgré ces difficultés, tout semble indiquer que l’industrie
continuera dans la même voie, surtout dans les pays en développement.
Le pouvoir et la surdité vont visiblement de pair ».

La dernière partie traite d’abord de démocratie sanitaire, expression
introduite et débattue en France à l’occasion de la loi du 4 mars 2002 sur
les droits des malades (dite loi Kouchner). Puis elle aborde les règles
liées à la bioéthique, mentionnant notamment la Déclaration universelle sur
la bioéthique et les droits de l’homme adoptée en 2005 par l’Unesco,
instrument international de valeur. La Rosa consacre utilement une vingtaine
de pages aux conflits d’intérêts – question très actuelle à juste titre, à
laquelle la corporation médicale a mis du temps à être adéquatement
sensibilisée.

En résumé, une publication très pertinente qui réussit à présenter, sous une
forme concise et agréable à lire, une information essentielle. Cette
dernière montre l’importance de la transparence dans un domaine où, si on a
le droit de gagner de l’argent, d’importants défis éthiques (y compris
d’éthique sociale) sont lancés à l’industrie. Est-il encore acceptable qu’il
règne le principe que des efforts de recherche sont développés pour
l’essentiel seulement là où il y a un marché solvable ? Alors que sont mis
sur le marché de nombreux médicaments me-too (à savoir : moi aussi j’en
propose un de plus) pour des affections largement couvertes par ce qui est
déjà disponible, de grands fléaux infectieux (paludisme et tuberculose
spécialement) restent, par le peu d’attractivité du marché potentiel, sans
moyens de lutte ou prévention suffisamment efficaces et accessibles.
L’Organisation mondiale de la santé et d’autres déploient à cet égard des
efforts qu’on peut saluer et l’industrie dit vouloir faire sa part, mais les
progrès ne sont guère rapides. Je recommande la lecture du livre du Dr La
Rosa.

Jean Martin